Un vieux confrère italien à barbe de fleuve très-blanche et vêtu en toute saison d’un mac-farlane qui cachait pittoresquement des loques fort pittoresques, avait engagé comme page un jeune cultivateur, nommé « Damian », petit drôle très-sournois, à mine de cafard, vêtu d’une défroque de garde national, pêchée Dieu sait où. Avec ses allures de nigaud il faisait très-fortement endéver son patron. Celui-ci passait la moitié du temps à le chercher dans les villages en l’appelant sur un ton dolent : Da-mian, Da-mian ; mais Da-mian ne répondait guère, occupé qu’il était à pourchasser les beautés rustiques. Le bon Canini prenait ce penchant pour « le sexe » avec la philosophie d’un érudit. « Que voulez-vous, s’écriait-il, Tacite raconte déjà que les anciens Daces étaient très-voluptueux. » Ce Damian du reste avait en Bulgarie, du côté de Rakovitza, sur la route de Plewna, une manière de ferme habitée par une innombrable famille, la sienne, présidée par un digne patriarche à blanche toison et où les petites filles aux jambes nues, et une demi-douzaine de porcs grouillaient avec une familiarité des plus touchantes.
Da-mian voulait absolument conduire l’équipage de son maître (une charrette de rencontre bourrée de paille) dans son Éden rustique, il y parvint enfin beaucoup plus tard, il est vrai, juste un jour où j’étais en excursion avec M. Canini. Je vous assure qu’on nous fit fête et qu’en dépit de tous les motifs que j’avais de pester contre ses lubies et ses caprices, je proclamai Damian un brave garçon — ce jour-là, en le voyant si heureux et si orgueilleux de produire sa famille. Mais le roi des originaux parmi ces écuyers tranchants et cavalcadours était celui de M. Ph. B…, un journaliste parisien, qui s’était composé un équipage des plus singuliers avec un grand char à bancs attelé de deux mules mignonnes, nerveuses, courant la poste, et de deux excellents chevaux. Le tout très-proprement astiqué et gentiment harnaché. On entendait de loin sur les routes les grelots des mules et on pouvait rêver de grande dame brune d’Andalousie, voyageant selon les vieilles traditions de sa province. Or, le conducteur chargé de gouverner les quatre bêtes était un Français ancien militaire, quelque peu colonel de la Commune, employé aux haras du prince Bibesco et que B. pêcha je ne sais trop comment à l’instant où la réquisition des chevaux venait de disperser l’écurie du prince parmi les Rossiori et les Calarash.
Le citoyen Oscar était donc à pied, ce qui était bien dur pour un homme de cheval, et les dieux savent s’il se vantait assez de connaître à fond tout ce qui concernait la « partie » hippique. Il pouvait, à l’entendre, apprécier un poulain dans le ventre de sa jument, et quoique doué d’une compétence très-restreinte en matière d’orthographe, il parlait à tout venant de son futur ouvrage qui allait causer une révolution dans le monde du sport.
B… à qui on avait donné l’adresse s’en vint trouver ce phénix des écuyers dans un faubourg de Bukarest pour traiter de l’embauchage. Il trouva assis, sur le seuil d’une petite maison de bois avec verdure, les coudes appuyés sur le dossier de sa chaise placée sens devant derrière, une manière de Don Quichotte, long comme une perche, maigre comme un hareng, aux traits anguleux, très-bilieux de teint, des petits yeux de chat, et pour compléter sa ressemblance avec le chevalier de la Manche, les moustaches à pointe sous le nez et la virgule au menton.
Après beaucoup de cérémonies le marché se conclut. Oscar jura ses grands dieux que jamais il n’aurait consenti à servir comme domestique, ce qu’il en faisait c’était par amitié pour B… (qu’il n’avait jamais vu). Le lendemain à l’heure du départ il se présente habillé en jockey de courses — grosses bottes à revers, culottes de peau de daim serrant ses membres étriqués et une veste de couleur voyante richement brodée ; pourtant il avait remplacé la casquette bicolore par une coiffure blanche d’officier. Deux revolvers étaient pendus à la ceinture.
B… recula à cet aspect. L’ami-domestique prit ce mouvement pour de l’admiration. « Hein, fit-il, croyez-vous que nous allons faire de l’épate sur les Russes. » B… réussit non sans peine à décider son écuyer à quitter au moins la veste de soie et à la remplacer par une tunique de toile blanche à boutons de métal. Quand B… montra à Oscar la place sur le siége du char à bancs en lui disant de conduire il essuya un refus complet. « Me prenez-vous pour un cocher, sacré n…! » dit l’aimable Don Quichotte ne manquant pas une occasion de jurer à tour de langue.
Il se hissa sur le timonier et conduisit l’équipage en daumont, n’abandonnant jamais l’allure qu’il avait choisie, le triple galop, au risque de briser la voiture et de casser les membres de son patron. Quand il fallait s’arrêter pour faire boire les chevaux aux citernes c’était une véritable scène de comédie. Oscar descendait de son cheval et se promenait les bras croisés. « Eh bien ! disait B…, tirez donc le seau. »
« — Vous me prenez pour un palefrenier ! répondait-il. Faites boire vos rosses vous-même ! » Il finissait cependant par céder mais en jurant plus haut que jamais qu’il agissait ainsi pure grandeur d’âme. Dans les endroits où l’on faisait halte soit pour manger soit pour dormir, Oscar, qui remplissait aussi les fonctions d’intendant-courrier de B…, trouvait toujours moyen de provoquer un scandale pour quelques gologans (pièces de dix centimes), ameutant le village et forçant presque toujours les autorités à intervenir. Il fallait alors lui arracher le revolver des mains et même l’asperger d’eau fraîche pour le calmer.
Un jour B… eut la fantaisie de vouloir marcher un peu le long de la route pour se dégourdir les jambes. Ceci déplut à son « domestique », qui lança l’attelage au triple galop de sorte que le maître dut marcher cinq ou six heures à pied avant de joindre son tyran. Aussi, en présence de toutes ces expériences, les vieux praticiens du métier évitaient de se faire du mauvais sang et laissaient leurs domestiques agir à leur guise. Dans les cas pressants et où il fallait jouir de son libre arbitre ils abandonnaient en arrière dans un endroit sûr cocher, palefrenier, valet et voitures, choisissaient un bon cheval et s’en allaient à l’aventure où il leur fallait se rendre.
Nous passâmes deux jours à Simnitza, dans l’attente d’événements ultérieurs qui ne se produisaient pas. En revanche, toute la journée et jusque bien avant dans la nuit, le défilé des troupes de toute arme, des convois, des batteries d’artillerie, ne cessait pas. Plus de cinquante mille hommes passèrent ainsi devant la villa Ipsilauti, avant de franchir le pont. Les musiques des régiments faisaient halte devant le quartier impérial et jouaient des airs variés, accompagnant le défilé des pelotons. Ces représentations musicales étaient du plus grand effet. Je me souviendrai longtemps, par exemple, de l’exécution harmonieusement parfaite et tout à fait appropriée aux circonstances de l’air des Soldats de Faust, joué par l’orchestre monté d’un régiment de dragons. On aurait juré que Gounod n’a écrit cet air que pour accompagner ainsi le torrent de la conquête se déversant sur un pays.