Chaque régiment qui passait soulevait un nuage de poussière très-intense. Comme il faisait une chaleur torride, et que les compagnies d’arrosage ne figuraient point dans les bagages de l’armée, cette poussière s’amoncelait tous les jours davantage, au point de former un voile des plus opaques qui entourait les maisons, les arbres, les baraquements. Malgré le soleil radieux qui brillait au-dessus de nos têtes, nous y voyions aussi peu qu’à Londres au mois de novembre, quand les plus forts brouillards règnent sur la Tamise. Il y avait véritable péril de se faire écraser par les estafettes et cavaliers qui sillonnaient les rues pour les besoins du service.
La petite colonie de journalistes restait chez elle le plus possible. On égayait les loisirs par des discussions interminables sur les événements et sur la politique. L’antagonisme des Anglais et des Russes éclatait avec violence. Notre ex-officier de la garde russe s’emportait, criant et déclamant pour la plus grande gloire de la cause slave. Le colonel Brackenbury, du Times, une figure de soldat pleine d’énergie et d’expression, qui avait fait ses preuves avec une vaillance hors ligne dans la guerre des Ashantees, était le partenaire habituel du Russe, opposant tout le flegme britannique à la fougue emportée du slave. Vaincu sur le terrain de la polémique, le Russe voulut au moins se rattraper sur un autre qui lui était plus familier. Il remplit un verre de vin de la plus forte eau-de-vie de wutka et le vida d’un trait. « Eh, eh ! messieurs les Anglais, en feriez-vous autant ? » dit-il en raillant. Sans souffler un seul mot, le colonel de Sa gracieuse Majesté tendit avec le geste du plus correct gentleman un verre d’égale capacité que celui de son partenaire, et il lampa lentement en le savourant l’atroce mélange. Le moscovite se leva et serra avec émotion la main de son adversaire. « Les Anglais ont du bon », dit-il… « mais leur politique est infâme », conclut-il. L’élément romanesque était représenté dans le wigwam de la presse par un Écossais pur sang à longue barbe rousse descendant jusqu’à la poitrine et doté d’une abondante chevelure. Tout en couvrant des quarantaines de feuillets de sa copie, l’Écossais donnait des souvenirs, parfois même une larme à sa femme, ses boys et même ses grands chiens restés là-bas, au cottage en Écosse, et dont il portait les portraits. Il y avait du Laird et de l’Ivanhoë dans ce compatriote de Walter Scott. Nous avions du reste un Walter Scott au naturel parmi nous, M. K***, l’Américain qui m’avait accordé l’hospitalité dans sa carriole. Lié par un traité à son journal, il devait avoir achevé dans un temps donné un roman de mœurs. Il avait emporté ses notes comme s’il allait à la campagne, et pendant que le canon tonnait autour de lui, il mariait Tancrède avec Clarita, décrivait les péripéties d’un duel ou traçait d’une plume alerte une aventure de turf et de coulisse.
Enfin, nous avions aussi parmi nous les deux rois des reporters, M. Forbes, aujourd’hui dans l’Afghanistan, qui faillit laisser sa peau en Turquie, et ce brillant et infortuné Mac-Gahan qui l’y laissa vraiment. Mac-Gahan pouvait avoir trente-cinq ans, c’était un beau garçon, vigoureux, solidement bâti, de manière à défier toutes les fatigues et à se jouer de toutes les privations. Gentleman adonné au sport, il se plaisait même au milieu à faire montre d’une élégance peut-être un peu affectée. Sa tenue était toujours extrêmement recherchée, et c’est sur une vareuse de soie rose qu’il portait la croix de Saint-Stanislas. Il avait gagné cette décoration à Khiva où, unique reporter, il s’était engagé à la suite du général Kaufmann. Aussi était-il très-lié, quoique Anglais, avec une foule d’officiers supérieurs russes, le général Ignatieff l’avait particulièrement pris en amitié. C’est sous l’inspiration du général qu’il avait parcouru l’année dernière les districts de l’insurrection bulgare en commissaire enquêteur bien plus qu’en journaliste, et c’est de sa plume que sortirent ces descriptions d’un réalisme pittoresque, ces énumérations d’exécutions, de massacres, de pillage qui occupèrent le Parlement anglais et furent la base des meetings contre les atrocités turques. Mac-Gahan ne ménagea pas ses forces pendant la campagne de Bulgarie. Il fut toujours aux avant-postes mêlé aux vedettes des cosaques et se souciant très-peu des balles. Aucune, en effet, n’était fondue pour lui, mais après avoir été déjà mis sur le flanc pendant plusieurs semaines par une chute de cheval dans les Balkans, il succomba à une attaque de choléra ou de dyssenterie à Constantinople même où il pénétra après l’armistice.
Son compagnon Forbes, que ses domestiques et les fournisseurs appelaient avec une honorable opiniâtreté « monsieur le colonel » avait tout bonnement atteint le grade de sergent-major dans les highlanders. Il avait gardé quelques vestiges du vieux sous-officier bon enfant, mais grognon, et surtout dur-à-cuire. Il s’était véritablement formé au métier des armes en reportant militairement.
Après la guerre de 1871, Forbes suivit les campagnes d’Espagne contre les carlistes, la guerre de Serbie, et fit entre temps le voyage des Indes avec le prince de Galles. C’était après tout, un très-aimable compagnon, très-simple, très-modeste, et surtout d’un sang-froid superbe. Il ne connaissait ni fatigues ni périls quand il s’agissait d’aller dénicher une nouvelle. Il est resté quatre jours de suite à cheval presque sans manger et sans s’accorder de repos. Aussi eut-il la bonne fortune de donner personnellement au tzar les premiers renseignements sur les combats homériques dans la passe de Shipka, il avait devancé tous les aides de camp de Sa Majesté. Pendant ses voyages et ses campagnes il avait cueilli un assez grand nombre de décorations dont il portait les rubans en sautoir sur sa veste de coutil qui s’accordait très-bien avec sa figure hâlée, bronzée et ses mains noircies par l’impitoyable soleil. Les heures passaient vite dans la société du wigwam des journalistes, mais comme pour le moment il ne pouvait y avoir que de la poussière à recueillir à Simnitza, je dis provisoirement adieu à la petite colonie et m’en retournai à Bukarest.
CHAPITRE XIV
Retour à Bukarest. — Un bain sur la route. — Les amours d’un lieutenant et d’une diva. — Histoire d’un troupeau qui jeûne. — Le prince Gortschakoff à Bukarest. — M. le baron Jomini. — Les Gradinas concerts. — Aventures d’une figurante.
La campagne en Valachie est superbe à la fin de juin. La moisson dorée, d’une richesse inouïe, couvre de ses gerbes d’or les immenses plaines et en dissimule heureusement la nudité et la monotonie. Une abondance incroyable de fleurs des champs d’une taille colossale vient s’épanouir en taches rouges, bleues et vertes sur le fond pâle des blés. Les plantations de maïs, vertes et touffues, ressemblent à des forêts en miniature. Des melons, des courges, des pastèques poussés spontanément s’étalant à la disposition du passant comme ailleurs les mûres des haies, attestent à chaque pas l’exubérance de ce sol. Les paysans, vêtus d’une longue chemise blanche serrée à la taille qui leur descend jusqu’aux pieds, entortillés dans des sandales antiques ; les paysannes, habillées de la robe de coton, à la bordure bariolée, les jambes nues, éveillent des réminiscences gréco-classiques.
On est frappé surtout de la pureté, de la correction des traits chez ces simples ruraux ; la race s’est maintenue intacte. J’ai souvent rencontré, dans mes excursions à travers la Valachie, marchant à côté de ses bœufs attelés à une lourde charrette qu’il piquait de l’aiguillon de temps à autre, un villageois à longue barbe et à cheveux blancs magnifiques, digne de figurer dans un Léopold Robert et que nos meilleurs artistes eussent certainement payé fort cher comme modèle. Le tableau idyllique, que j’eus sous les yeux immédiatement après être sorti de Simnitza, était complété tous les quarts d’heure par la vue de buffles noirs d’une taille énorme, aux magnifiques cornes blanches, accroupis dans la vase jusque par dessus les épaules. Jamais je n’ai vu d’expression de béatitude plus complète que chez ces bêtes enfouies dans la saleté. Saint Benoît Labre, l’apôtre de la vermine, ne trouverait pas de disciples aussi fidèles et convaincus parmi les abonnés de l’Univers. Ces marais vaseux sont généralement à proximité des grandes citernes où les bouviers et les charretiers font boire leurs bêtes.
Vers midi, la chaleur étant devenue intolérable, je fus pris d’une idée qui peut paraître singulière, mais que les circonstances justifiaient pleinement. Je voulus me régaler d’une bonne douche d’eau de puits.