Pendant le trajet, je m’étais déjà mis à l’aise passablement dans la voiture ; en un clin d’œil je fus débarrassé du reste des vêtements, et mon cocher faisant office de baigneur, avait vidé sur mon corps plusieurs seaux d’eau. Ma précaution avait été, il est vrai, jusqu’au point d’explorer l’horizon pour me convaincre que cet exercice d’hydrothérapie n’offusquerait aucune pudeur. A droite et à gauche, personne ; pas de voyageur sur la route ; dans les blés, quelques paysans beaucoup trop absorbés par leur moisson pour se déranger. Aucune indiscrétion n’était à craindre. Hélas ! trois fois hélas ! au moment où en poussant un soupir de satisfaction, je montais sur le marche-pied de mon fiacre pour me rouler dans ma couverture de voyage en guise de peignoir, un tourbillon de poussière me déroba le paysage ; j’entendis un grand bruit de chevaux et de roues : une escorte de cavaliers entourant deux voitures passa à fond de train devant la citerne, pas assez vite pourtant pour empêcher les tcherkesses et les personnages assis dans les calèches de s’étonner et de ricaner du spectacle que leur offrait ce baigneur sur la grande route. L’empereur était parti la veille de Simnitza pour Fratesti afin de se rendre compte de visu du bombardement de Rustschuk, et il s’en retournait au quartier général.

Après cinq minutes, le véhicule, qui m’avait servi de cabine de bain, redevint une voiture de voyage, et mon birjar, ayant rencontré un camarade qui faisait la même route, engagea avec lui un pari sur la vitesse de leurs chevaux. Alors commença une course furibonde, insensée dans laquelle la vieille guimbarde risqua vingt fois de culbuter en me rompant les os. Mais rien ne pouvait arrêter l’ardeur des deux champions. Depuis le matin, mon automédon avait maintenu l’attelage de ses cinq chevaux dans une allure des plus modérées, nous trottinions bien doucement et à toutes mes représentations, le birjar répondait uniformément en invoquant la nécessité de ne pas tuer ces pauvres bêtes, bien pauvres, en effet ! puisqu’elles n’avaient que la peau jaunâtre sur les os. Mais, stimulé par le désir de devancer son rival, le birjar excitait les malheureuses rosses du geste, de la voix et du fouet ; il les suppliait, les injuriait, leur promettait tantôt du sucre, tantôt la damnation éternelle ; enfin il fit tout ce qui était humainement possible pour les assommer. Mais, ô prodige ! ces bêtes, qu’à leur apparence j’avais rangées parmi de misérables carcans, prirent leur essor au quintuple galop. La débilité n’était qu’apparente, entre la peau et les os il y avait des muscles. — Nous allions comme le vent, à telle enseigne que nous arrivâmes à Giurgewo une heure avant le départ du train pour Bukarest. Mon birjar était tout fier d’avoir gagné la partie, car son collègue avait été contraint par le voyageur, un fournisseur moldave qui ne tenait pas à verser, à modérer son trot. Ecco Rustschuk, me dit joyeusement le cocher en me montrant les blancs minarets de la ville dont nous étions séparés par le Danube seulement.

Les villes ont la vie dure, quelques journées de bombardement ne suffisent pas pour en venir à bout. D’après les descriptions verbales et les relations écrites, on aurait pu croire que Rustschuk avait été complétement réduit en capilotade. J’eus la preuve du contraire ; certainement des dégâts sérieux avaient été causés et le seraient encore. — Les artilleurs, la mèche allumée, attendaient les ordres dans les bastions de la batterie de Slobozia. Mais, enfin, si l’intérieur des maisons avait souffert, les pans de muraille de Rustschuk étaient conservés à la future principauté bulgare.

En déjeunant dans la salle d’attente de Giurgewo, je fus abordé par un jeune homme d’une vingtaine d’années, très-mince, très-élancé, et portant le costume d’un régiment d’élite, les uhlans de l’impératrice. Je le reconnus immédiatement pour le comte M…, fils de famille portant un très-grand nom et même proche parent d’un ministre. M… avait depuis peu une liaison avec une vétérane de la galanterie internationale, excellente artiste dramatique, du reste, et qui, depuis dix ans, joue les Schneider à Moscou, à Saint-Pétersbourg, à Odessa, à Constantinople et ailleurs avec un succès tel que sa réputation théâtrale, dans ces parages, lutte avantageusement avec ses triomphes de femme galante. Mlle Cara, ou la Cara, comme on l’appelle plus familièrement, venait d’achever une brillante saison à Odessa comme premier rôle et directrice du théâtre Français.

Là, sa liaison avec le jeune M… s’était ébauchée et c’est pour être à la portée de sa plus récente conquête qu’elle avait transporté son camp volant à Bukarest. Après six semaines de paradis, des ordres de marche séparèrent les tourtereaux, le jeune lieutenant dut rejoindre son régiment aux extrêmes avant-postes, sur le Danube, laissant son Ariane à l’hôtel Hughes où elle ne tarda pas à être sollicitée par une foule de distractions présentées par une foule de tentateurs. La Cara aurait pu fournir au tzar des renseignements avérés sur les cadres de son armée. Elle a des amis dans tous les grades et dans tous les régiments. Les vieux maréchaux à chevrons, couverts de blessures et de décorations, en parlent en se tortillant leurs grosses moustaches grises et en clignant malicieusement des yeux. Le cadet de grande maison fraîchement éclos de l’école militaire prononce ce nom d’un petit ton fat qui a l’air de dire : « Oh ! je ne suis pas si enfant, je la connais ! » Admirablement bâtie, fort élégante, suffisamment spirituelle, bonne fille dans l’intimité entre Parisiens et camarades, mais sachant toujours garder ce décorum que les Russes exigent des courtisanes en renom, quitte à grossir d’autant le tribut, la Cara représente très-dignement dans le nord de l’Europe l’école des Marion Delorme et des Ninon de Lenclos qui se perd très-heureusement chez nous. Elle ne cachait pas qu’elle voyait dans l’attachement inspiré au jeune M… les moyens de faire une fin brillante et enviée. Ce n’était pas la première fois qu’un prince russe épousait une actrice.

Pour le moment M*** était complétement pris. L’image de son enivrante maîtresse ne le quittait pas, il passait des journées à lui écrire de longues lettres dans un français très-poétique et les nuits de garde, tout en explorant à la tête de son peloton les bords du Danube il songeait à la délaissée sans se soucier des Turcs et des espions. N’y tenant plus, il avait, — tout bonnement, — déserté pour vingt-quatre heures. Il courait à Bukarest s’assurer de l’amour qui remplissait sa vie au point de dominer ses devoirs de soldat. L’étourdi risquait simplement d’être fusillé si on s’apercevait de son absence ; l’intervention de son oncle le ministre eût été impuissante à paralyser l’action de la justice, car il ne s’agissait de rien moins que de désertion devant l’ennemi. J’essayai de représenter au malheureux jeune homme les dangers qu’il courait, mais

Amour, quand tu nous tiens, adieu prudence.

Je dus donc assister M*** dans sa quasi fuite. Grâce à la complaisance du chef de gare je pus l’introduire sur le quai de départ où le train de Bukarest était déjà rangé, avant les autres voyageurs parmi lesquels se trouvaient des officiers qui auraient certainement reconnu M***. Je fis bonne garde à l’entrée du coupé répondant à tous ceux qui faisaient mine de vouloir y pénétrer : « C’est complet, c’est complet. » La ruse réussit — jusqu’à Fratesti la seconde station.

Au moment où le train allait se mettre en marche la portière du wagon s’ouvrit brusquement et un officier d’apparence plutôt bonasse que belliqueuse, porteur de lunettes et à l’air excessivement effaré, sauta dans le compartiment avant qu’il fût possible de l’arrêter. Je ne fus pas rassuré — ni M*** non plus. Mais le nouvel arrivant avait trop à s’occuper de ses propres affaires pour se mêler de celles des autres. Attaché à l’intendance, il était chargé de pourvoir à la nourriture de huit mille bœufs et de trois mille chevaux parqués autour de Fratesti. Mais pour ouvrir les magasins de fourrage il fallait la signature d’un général pour le moment à Bukarest. C’est cette précieuse griffe que le nouveau voyageur allait chercher. Il était temps, les bêtes n’avaient pas mangé depuis la veille ! La conversation qui portait d’abord sur les difficultés paperassières que suscitait l’administration à chaque instant, prit bientôt une tournure plus frivole. « En tout cas, dit l’officier, je ne suis pas fâché de faire un petit tour à Bukarest, cela distrait, on s’y amuse énormément ; il paraît qu’il y a des cocottes, des chanteuses, on parle entre autres de la Cara. Quelle femme ! quelle femme ! »

On suppose si M*** était à la torture en entendant parler aussi cavalièrement de son idole qu’il avait placée sur le piédestal à l’usage des très-jeunes hommes épris de femmes très-mûres. Il put à peine dissimuler son dépit et quelques mouvements de nerveuse impatience.