Je voyais le moment où l’imprudent allait trahir son incognito et se jeter sur son vis-à-vis. Je pris alors le parti de me lancer dans une digression historique interminable sur un vieux couvent dont nous apercevions des fenêtres du wagon, les immenses bâtisses ornées de clochetons byzantins. L’officier visiblement surpris de l’érudition que je manifestais avec tant de volubilité écoutait en écarquillant les yeux. M*** se calma. Nous entrâmes en gare à Bukarest avec les deux heures de retard réglementaires. L’officier d’intendance en cherchant sa feuille de route dans son portefeuille poussa un cri de désespoir. « S… n… D…! exclama-t-il, j’ai oublié le bon sur mon bureau ! Mes bœufs et mes chevaux ne mangeront pas encore demain ! »


Depuis le passage du Danube par l’armée, la chancellerie d’État russe s’était installée dans l’hôtel du consulat de Russie, un bâtiment de moyennes proportions dont la cour d’entrée était fâcheusement déparée par une grande grille portant sur le faîte un immense aigle de fonte, à deux têtes, aux ailes déployées. En arrière du bâtiment se trouve un grand jardin qui vous donne l’illusion d’une villégiature. Le baron Stuart, consul de Russie, l’entremetteur actif, ardent et habile du traité d’avril, s’était volontiers mis à l’étroit pour abandonner la plus grande partie du logis au plus élevé dans la hiérarchie, le prince Gortschakoff. Les deux aides de camp politiques du vieil homme d’État, les barons Jomini et Frederik se contentaient d’une chambre pour tout gîte.

J’avais fait à Saint-Pétersbourg la connaissance de M. le baron Jomini. Je m’autorisai de cette présentation pour frapper de nouveau à la porte de ce diplomate qui, par la maturité de son jugement, par son assiduité au travail, par sa science profonde des hommes, était, depuis des années la cheville ouvrière de la chancellerie russe.

Je reçus de la part de cet homme distingué un accueil bienveillant qui restera l’un des souvenirs les plus précieux de cette excursion en Orient. M. de Jomini est d’origine Suisse, puisqu’il est fils du célèbre tacticien qui fit cruellement expier à Napoléon Ier les dédains et les rebuffades dont ce grand capitaine, si mal élevé, se plaisait à régaler son entourage. M. de Jomini a gardé de ses origines un léger accent vaudois qui donne encore plus de sel à son attrayante conversation.

L’extérieur est celui du diplomate selon la formule, à la fois grave et élégant, quelque chose du juge d’instruction et du grand propriétaire, du gentleman et de l’observateur sceptique. Dans l’intimité, la gravité se replie un peu sur elle-même et l’on trouve en face de soi un causeur merveilleux maniant la langue en artiste consommé et trouvant toujours le mot le plus juste pour définir une situation ou un homme. Si la Russie était un État parlementaire M. de Jomini compterait certainement parmi les orateurs les plus brillants du parlement pétersbourgeois. Il se contente aujourd’hui de faire preuve d’un talent de styliste hors ligne dans la rédaction des notes émanant de l’office russe. Chaque fois que les exigences de la situation rendent la publication d’une de ces dépêches nécessaire, les gourmets littéraires se demandent qui donc a gardé ainsi, dans toute leur pureté, les grandes traditions classiques de cette langue de la diplomatie à la fois élégante, précise, pleine de vigueur, que maniaient si bien ses créateurs, les Torcy et les Choiseul. Aussi les dépêches signées Gortschakoff font sensation, sous ce rapport, depuis vingt ans, dans les chancelleries.

La situation de M. le baron Jomini, à la cour de Russie, était assez particulière au moment de la guerre. Deux courants s’agitent autour de l’empereur et se disputent les fonctions publiques ainsi que les hautes dignités de l’État ; le courant slave représenté par les Russes autochtones des anciennes provinces dont le centre fut à Moscou, et le courant Allemand représenté, non pas par des véritables Allemands de l’empire immigrés en Russie, mais par les Baltes. La politique des Slaves est à la fois nationale, religieuse-orthodoxe et avec cela révolutionnaire ; celle des Allemands est conservatrice, pacifique avec une légère nuance libérale. Les Slaves sont des novateurs qui voudraient tracer à la Russie une ligne de conduite tout à fait en dehors des traditions et des exigences de l’équilibre européen ; personne ne sait s’ils ne rêvent pas de placer la croix de Saint-André sur toutes les cathédrales d’Europe comme sur l’Haja Sofia de Stamboul ; les Allemands au contraire cherchent à assimiler autant que possible la Russie aux autres États européens en maintenant les us et coutumes de la diplomatie et en obtenant par des moyens pacifiques et légaux cet agrandissement de l’immense mère-patrie que les Slaves sont toujours prêts à poursuivre les armes à la main.

Les opinions des Slaves se composent d’un mélange d’absolutisme et de nihilisme assez difficile à définir, les Allemands sont bureaucrates et beaucoup d’entre eux accepteraient volontiers une constitution. Dans l’entourage immédiat de l’empereur, ainsi que dans toutes les hautes régions gouvernementales où le contact existe, la lutte entre les deux éléments prend un caractère personnel très-violent. Toutes les inimitiés qui, dans d’autres pays trouveraient un exutoire dans les débats du Parlement et dans les polémiques des journaux, tournent dans la sainte Russie en intrigues de coterie et souvent de boudoirs. A première vue le gouvernement russe constitue un ensemble homogène, il se présente en ligne comme une compagnie de grenadiers Preobrajenski un jour de parade ; en réalité, tous ces ministres, ces généraux, ces aides de camp se jalousent, se dénigrent à qui mieux mieux et intriguent les uns contre les autres. La vie au palais n’est qu’une conspiration perpétuelle, surtout quand le maître du lieu n’est pas taillé en Neptune capable de rétablir l’ordre à coups de trident et de cravache. Nicolas savait faire rentrer à plusieurs mètres sous terre toutes les clabauderies, d’un froncement de sourcil olympien.

Pour être à l’abri de ces intrigues et de ces luttes frivoles qui paralysent l’action rapide et efficace du pouvoir, le prince Gortschakoff ne tolère autour de lui ni Slaves, ni Allemands-baltes. Il a composé son état-major diplomatique d’un Bavarois, M. Hamburger, d’un Belge, le baron Frederik, et d’un Suisse, celui qui nous occupe, M. le baron Jomini. S’entendant d’une manière suffisante, liés d’amitié tout en ayant les uns pour les autres le respect hiérarchique voulu (par sa situation, M. de Jomini est bien au-dessus de ses collaborateurs), ils forment, autour du chancelier, une garde dévouée et d’une fidélité inébranlable à laquelle il doit certainement en grande partie d’être resté au pouvoir malgré toutes les mines, tous les complots, toutes les tentatives des Schouwaloff, des Ignatieff et autres.

Dans ces derniers temps, l’étoile du chancelier avait pâli. C’est contre son gré que la Russie était sortie de la phase pacifique et diplomatique ; de même qu’il avait extrait des circonstances favorables, sans qu’il en coûtât à la Russie (non pas un écu, c’est vrai), mais un homme, l’abrogation partielle du traité de Paris, le prince espérait parvenir à la suppression complète de ce pacte sans causer de nouvelle perturbation en Europe, achevant ainsi sans verser le sang la tâche qu’il s’était proposée en 1856 et encadrant sa carrière politique entre ces deux faits : Signature contrainte d’un traité, — abrogation solennelle dudit traité. Le courant slave l’emporta. Dans un pays parlementaire, Gortschakoff aurait dû se retirer du jour où l’élément belliqueux et révolutionnaire avait eu le dessus. Il resta. « Ils auront encore besoin de moi », dit-il, en qualifiant sévèrement les étourderies, préméditées d’ailleurs, de ces messieurs de Moscou.