Pour le moment le courant Ignatieff triomphait et il triomphait brutalement, célébrant sa victoire par un manque complet d’égards pour le vieil homme d’État et son entourage. Différents petits faits le prouvaient et montraient que cette hostilité pleine de dédain pour l’élément civil avait gagné aussi les subalternes.

Je me trouvai un matin après l’une des premières batailles heureuses en Bulgarie, au consulat de Russie. On avait déposé dans le vestibule, en attendant de les expédier par le train du soir, quatre ou cinq drapeaux turcs solidement attachés et dont l’étoffe était recouverte d’un fourreau de toile cirée. Deux tcherkesses montaient la garde auprès du trophée, tandis que l’officier qui les avait amenés du champ de bataille et qui devait les escorter en Russie faisait viser son passeport à la chancellerie du Consulat. Le consul général de Russie, M. le baron Stuart, montra justement sa figure fine, aiguë et spirituelle, il traversait le vestibule pour se rendre dans son cabinet. Frappé par la vue des drapeaux, il demanda à l’un des tcherkesses de défaire le fourreau afin de montrer les trophées au prince Gortschakoff. Le tcherkesse commençait à défaire les nœuds qui retenaient le fourreau, quand l’officier survint et l’apostropha brutalement, l’accablant d’un déluge de malédictions, le battant presque. « Mais, capitaine, intervint le diplomate, pour justifier le pauvre cavalier qui restait tout interdit, je voulais montrer ces drapeaux à Son Altesse. »

« Je m’en moque, répliqua le rustre à épaulettes, je m’en moque, j’ai la consigne de ne pas déballer les drapeaux et je ne les déballerai pour personne. » Le consul s’éloigna rongeant son frein, et le tcherkesse dut refermer de nouveau le paquet. Voilà où en étaient les relations entre l’élément civil et l’élément militaire. Chaque fois que M. le baron de Jomini me recevait dans l’unique pièce qui lui servait à la fois de chambre à coucher, de cabinet de travail et de réception, de salle de bain et d’atelier de peinture comme en témoignaient quelques aquarelles qui séchaient contre les fenêtres, sa première question était : « Que nous apportez-vous de nouveau ? qu’avez-vous vu ? comment cela marche-t-il là-bas ? » Ces interrogations n’étaient pas des formules banales. Depuis le départ de l’empereur pour le Danube, le prince Gortschakoff était maintenu dans un état d’isolement complet. « La parole est au canon », telle avait été la consigne que le général Ignatieff avait fait adopter, et elle rendait inutile les diplomates et la diplomatie. Donc, pas de courrier de cabinet spécial entre Bukarest et le quartier général. C’est tout au plus si les exprès expédiés deux fois par semaine à l’impératrice s’arrêtaient pendant quelques heures dans la capitale de la Roumanie et s’ils daignaient se présenter au Consulat. Des lettres de renseignements, d’instructions, ils n’en apportaient jamais, et il fallait des cérémonies pour les décider à se charger de porter à l’armée des lettres ou des paquets provenant de la chancellerie. Pour les dépêches, c’était bien pis ; on affectait de ne pas même envoyer de télégramme sur les faits les plus essentiels, et c’est après de longues négociations, après des prières et après avoir fait intervenir les ambassadeurs à l’étranger, qui se plaignaient de n’avoir rien à communiquer à leurs gouvernements, qu’on s’est décidé à expédier en double au prince Gortschakoff les maigres télégrammes destinés au journal officiel de Saint-Pétersbourg.

Le vieil homme d’État était très-profondément affecté de ce traitement dédaigneux, qu’il avait la conscience de n’avoir aucunement mérité, et dû uniquement à ce fait, que la confiance de l’empereur avait été surprise. Les attentions nombreuses, mais toutes de pure politesse et stériles dont le comblaient le Gouvernement roumain et la haute société de Bukarest, loin de consoler le chancelier, lui faisaient sentir encore davantage le poids de sa disgrâce. On lui donnait des grands dîners exquis agrémentés par la présence d’élégantes convives et égayés par les accords de l’orchestre de Wiest, le Strauss de là-bas ; on organisait en son honneur des fêtes de nuit féeriques, et il savait, combien il le sentait alors ! que c’était à l’ombre seule de son pouvoir que s’adressaient ces hommages ! Il en souffrait intérieurement, au point de donner des inquiétudes sérieuses pour sa santé. Malgré sa répugnance et presque sans qu’il s’en doutât, car il a la Faculté légèrement en horreur, le baron Jomini dut remettre son chef entre les mains des médecins. Il était temps. Les jambes, — la partie la plus faible chez cet octogénaire, — commençaient à refuser le service ; la première fois que je vis Son Altesse chez le baron, elle entra appuyée sur deux domestiques forcés de la soutenir positivement. Le long corps grêle ballottait dans une sorte de redingote noire taillée en robe de chambre, qui l’enveloppait depuis le cou jusqu’aux talons. Le visage était extrêmement pâle, livide, mais toujours éclairé par l’éclat des deux yeux très-vivants. Après l’échange de quelques phrases qui suivirent ma présentation, le prince, qui traversait la chambre du baron Jomini pour aller dans le jardin, qui en était séparé par une porte vitrée, continua sa route. « Ne dites pas à l’Europe », fit-il avec un sourire plein d’amertume, « que vous m’avez vu aussi invalide. »

Je revis quelques semaines plus tard, dans la même pièce, le chancelier ; c’était immédiatement après la mort de M. Thiers. M. de Jomini m’en parlait précisément, quand la porte s’entr’ouvrit ; le chancelier, toujours vêtu de sa longue redingote, se montra. Je crus un instant à une apparition surnaturelle, tant la ressemblance était frappante entre l’illustre ex-président de la République et l’homme d’État russe. Peu à peu le philosophe et le sceptique reprirent le dessus chez M. Gortschakoff, et il attendit avec confiance le retour de la fortune et de la faveur impériale.

Il tâchait maintenant de tromper ses loisirs forcés en usant des distractions que lui offrait la vie de Bukarest. Par la faute d’un cicerone inexpérimenté, il se fourvoya certain soir dans un endroit où il n’était pas tout à fait à sa place, et l’aventure fit beaucoup plus de bruit qu’elle n’en valait la peine. Grâce à l’affluence des étrangers attirés par la guerre, les jardins-concerts et les jardins-chantants avaient une saison très-animée et très-fructueuse. Comme les représentations ne changeaient pas, que c’était partout les mêmes saynettes, les mêmes chansons en langues diverses, les mêmes scènes dites comiques, tout le débarras en un mot de nos cafés-concerts, les entrepreneurs du jardin Raska (le plus célèbre et le mieux fréquenté), de la Dacia, de l’Union Suisse s’ingéniaient à varier les prétextes des représentations « extraordinaires ». Tout était bon. Œuvre des Ambulances roumaines, quête au profit de la Croix rouge, bénéfices d’artistes, tout paraissait bon pour attirer le public, à grand renfort d’affiches. Un comédien roumain, que ses compatriotes comparent à Frédéric Lemaître et qui en tout cas ressemble, dit-on, à cet illustre modèle par sa dextérité à tirer le diable par la queue, annonça plaisamment une représentation qu’il donnait pour gonfler un peu une bourse atrocement dégarnie : « Soirée au profit d’un blessé. » Une cabotine française ou belge voulut aussi se donner le luxe d’un bénéfice à l’Union Suisse, jardin-concert de quatrième ou cinquième rang dépendant d’une gargote et dont le public était composé d’artisans, la plupart d’origine allemande, d’étudiants, de commis-voyageurs et de la lie des grisettes. La cabotine eut l’aplomb d’envoyer des billets un peu partout et entre autres aussi au prince chancelier. Celui-ci montra les billets à un jeune gentilhomme russe en manifestant le désir d’aller passer un moment à cette petite fête de l’intelligence. Sans doute le prince prenait l’Union Suisse pour un de ces jardins merveilleusement entretenus, pourvus d’un véritable théâtre, avec des artistes bouffes de premier ordre comme il s’en trouve l’été aux Iles, près de Saint-Pétersbourg et que fréquente une société d’élite. Le Russe, loin d’éclairer l’altesse sur le milieu dans lequel elle allait se trouver, s’offrit à l’accompagner et le soir les contrôleurs de ce bobino en plein air, s’arrêtaient stupéfaits en voyant le chancelier de l’empire russe leur tendre un carton de « places réservées ». Bientôt la société très-mêlée et très-bruyante qui remplissait le jardin, n’eut d’yeux et de commentaires que pour ce spectateur. On ne s’occupait plus de ce qui se passait sur la scène ; les meilleures grimaces du successeur de Debureau, de Paul Legrand, l’inimitable Pierrot qui inspira Banville (comment était-il échoué sur cette plage piteuse ?) furent perdus ; on n’avait de regards que pour le chancelier. L’héroïne de la soirée ne se possédait pas d’orgueil et de vanité. Elle ne doutait point que si le célèbre homme d’État s’était dérangé pour écouter l’artiste, la femme ne lui était pas indifférente. Quel coup de filet ! Dans le jardin, trois à quatre ou peut-être cinq caudataires de la dame en jaunissaient de dépit. Ayant assez goûté du spectacle et sans doute gêné par la curiosité très-peu discrète et nullement contenue du public, le prince se leva pour faire un petit tour de jardin au bras de son cicerone. En se promenant, il se heurta contre la frimousse chiffonnée et le chignon beurre frais d’une ex-figurante du Théâtre français d’Odessa qui avait fait parler d’elle à cause d’une liaison courte mais tapageuse avec un très-jeune officier de très-grande famille. La conquête s’était faite publiquement, pendant un souper auquel assistaient, sous la présidence de leur digne directrice, toutes les artistes dames de la troupe en société de jeunes grands ducs et de simples princes. Cet exploit avait mis Mlle Lea — elle était connue sous ce nom — très à la mode. De simple figurante, dotée tout au plus d’un amant décoré, elle passa immédiatement au grade de femme très-richement entretenue par une grosse commandite. Elle éblouit — ou pour parler un instant sa langue, — elle épata ses camarades, qui en crevaient de jalousie, par ses robes de soie à traîne extravagante, par ses diamants gros comme des noisettes, par ses perruques invraisemblables, en un mot, par l’étalage d’un luxe de cocotte à qui la vogue dont elle jouit permet tous les caprices. Quand le quartier général s’ébranla, Lea le suivit d’étape en étape ; on l’avait baptisée « la fille active de l’armée active », multipliant les heureux et gaspillant à tort et à travers l’or qu’on lui jetait. Vêtue comme une princesse de féerie, avec des pendeloques et un collier d’un millier de louis, Lea était restée, par les manières, par les attitudes, par son parler canaille, par sa voix constamment enrouée, la véritable gamine de Paris, la plante faubourienne poussée entre les pavés de la place Maubert ou sur le carreau des Halles, un type de l’Assommoir, une Nana faisant fortune à l’étranger. Sa figure s’accordait d’ailleurs avec ses gestes, son attitude et son enrouement. De beauté aucune trace, mais un je ne sais quoi de piment-vinaigre, capable d’émoustiller une momie du temps des Pharaons, un petit nez très-drôle, flairant toujours, un visage mièvre, nerveux, des yeux éteints mais dont l’entourage en disait fort long, de petites oreilles et des attaches assez fines, une bouche toujours prête à lancer le gros mot ; Lea eût tapé sur le ventre de Napoléon Ier le soir d’Austerlitz. Elle aborda sans façon le chancelier et lui décocha quelques amabilités de son cru. Le prince, qui a comme tous ses compatriotes une préférence marquée pour le ruisseau parisien, ne se fâcha pas, au contraire ; une bouquetière venant à passer il acheta quelques fleurs et les offrit à la gamine. Sans en demander plus long, l’ex-figurante se pendit au bras de l’altesse, qui à la vérité s’amusait fort du babil et des lazzis de la Parisienne, oubliant pour un quart d’heure les intrigues d’Ignatieff. Le lendemain cette promenade sentimentale était l’objet de toutes les conversations en ville ; il va sans dire qu’on l’amplifiait ; les correspondants de journaux s’en emparèrent et firent presque de Mlle Lea une figure historique. Huit jours plus tard, les journaux illustrés de Vienne, toujours remplis de caricatures anti-russes, nous arrivèrent avec des images représentant le grave chancelier vêtu en gandin, le chapeau posé sur le bord de l’oreille en casse-assiettes, une main passée dans l’entournure du gilet, l’autre brandissant une coupe à champagne que remplissait une Hébé court vêtue, tandis que des vertus légères en maillot collant exécutaient autour de l’homme d’État de fantastiques pas de deux. Le Kikeriki et le Floh vécurent pendant des mois sur ce thème et M. de Gortschakoff acquit sur ses vieux jours la réputation de viveur. Voilà où l’oisiveté conduit des hommes politiques. Lea, qui depuis son aventure de l’Union suisse portait son chignon comme un Saint-Sacrement et qu’un reporter américain avait entretenue pendant huit jours pour lui dérober le secret de sa conversation avec le prince, dut renoncer un peu plus tard à son service actif. Mise hors de combat, elle retourna en France, non pas à Paris, mais dans une ville d’eaux.

CHAPITRE XV

Les premiers prisonniers à Bukarest. — Hassan-Pacha. — Nouvelles des Balkans. — Opinions du baron de Jomini sur le ride de Gourko. — Détails sur la vie à Bukarest. — Voisin d’un artiste. — L’achat d’un cheval. — Voyage à cheval. — Le péager. — Quelques types. — Simnitza sous de nouvelles espèces. — Les marchands et les falsificateurs. — Kiki no II. — Le premier combat sous Plewna. — Bravo Kiki. — La débâcle de Simnitza. — Les Turcs ! les Turcs ! — La défaite du 30 juillet.

Les événements se pressaient ; la veine restait fidèle aux Russes. Un jour nous apprîmes la chute de Nicopolis et la capture de la plus grande partie de la garnison y compris trois pachas. Le soir du 12 juillet, il y avait foule au débarcadère de Filaret. Un public bariolé attendait les trois généraux turcs qui devaient arriver par le train de Giurgewo. L’attente se prolongea pendant plusieurs heures, mais la patience des curieux fut récompensée en partie. D’un coupé de première classe descendirent deux officiers de la garde russe et un Turc fort bel homme, de grande taille, très-barbu, vêtu d’un costume de drap noir et coiffé d’un fez. C’était Hassan Pacha, le gouverneur de Nicopolis. Il regarda tranquillement avec un flegme tout à fait oriental la cohue qui se bousculait pour le contempler de plus près, puis monta dans une voiture pour se rendre à l’hôtel du Boulevard où un appartement lui avait été réservé.

Au quartier général russe, on mettait une certaine coquetterie à bien traiter les premiers prisonniers turcs importants tombés aux mains des vainqueurs. La courtoisie était facile surtout en présence d’un pacha comme celui qui commandait à Nicopolis. Lors du passage du Danube ce vigilant capitaine avait su ne pas voir tout le matériel de débarquement des Russes descendre le fleuve à son nez et à sa barbe. Et maintenant il venait de se laisser déloger d’une position formidable. De l’avis des hommes du métier un long siége aurait été nécessaire pour se rendre maître de la place. Il avait suffi de quelques heures de combat pour en finir et prendre 6,000 hommes dans un traquenard.