Le pacha était certes mieux à son aise prisonnier et comblé de prévenances à l’Hôtel du Boulevard, que devant les conseils de guerre institués spécialement à l’intention des capitulards qui avaient déjà cité à leur barre le commandant turc d’Ardahan. On prêtait à ce brave Hassan la singulière intention d’avoir demandé à prendre du service dans l’armée russe ! L’occasion ne lui avait certes pas manqué de placer ce vœu étrange. Avant d’être dirigé sur l’intérieur, il fut reçu par le généralissime Nicolas et ensuite par l’empereur qui lui restitua son sabre et probablement y ajouta discrètement un gros rouleau d’impériales d’or. En somme Hassan Pacha donnait une assez médiocre idée des hauts dignitaires militaires de la Porte. Aux personnes qui parvinrent à l’interroger, et Dieu sait s’il y eut des tentatives pour forcer la consigne et lui arracher des confidences, il répondait par les plus vives récriminations sur l’indiscipline, la démoralisation et la mauvaise tenue des soldats turcs, des propres soldats qu’il commandait !

A l’entendre toute l’armée ottomane se composait d’un ramassis de gredins ; il suffisait aux Russes de se montrer pour disperser à tous les vents les bandes mal équipées et mal armées du Sultan. L’avenir s’est chargé de prouver que Hassan Pacha ou bien mentait à dessein pour fourvoyer ses ennemis ou qu’il tâchait de les flatter pour en obtenir des faveurs. Rôle bien indigne d’un militaire dans un cas comme dans l’autre ; les officiers russes et le public de Bukarest le comprirent ainsi.

Quand le lendemain soir Hassan Pacha s’embarqua à la gare de Targovisti (celle d’où partent les trains se dirigeant vers l’Occident), la foule, qui ne manquait jamais de remplir le quai soit sous prétexte d’accompagner des amis partant, soit pour quérir des nouvelles, fit très-froide mine au général turc qui eut beau se montrer plusieurs fois à la fenêtre du wagon salon et saluer à l’orientale au moment où le train se mettait en marche.

Pendant que ce pacha roulait dans d’excellentes conditions vers le lieu de son internement 6,000 prisonniers hâves et maladifs attendaient sous la pluie, au milieu des plâtras encore fumants, une distribution de pain. C’étaient les malheureux que leur général qualifiait de tourbe bonne tout au plus à conduire à coups de bâton.

Un matin j’allai au Consulat de Russie, vers le 15 ou 20 juillet. « Vous tombez bien, me dit en m’apercevant M. le baron Jomini, par le plus grand des hasards nous avons des nouvelles aujourd’hui. Un colonel blessé qui vient de là-bas, nous apprend que nos troupes sont au delà des Balkans. » Je crois bien que tout le respect que je professais pour un personnage aussi distingué et aussi élevé que M. de Jomini ne m’empêcha pas de faire une légère moue d’incrédulité.

Mon scepticisme était justifié. S’imaginait-on l’armée turque abandonnant ainsi ce rempart naturel qui, selon toutes les prévisions, devait immobiliser pendant des semaines, sinon pendant des mois, les forces russes, en supposant que celles-ci eussent franchi le premier obstacle bien moins redoutable, le Danube.

Dibitsch, le soldat farouche, toujours prêt à immoler des régiments entiers pour atteindre un but, était parvenu, en effet, lors de la campagne de 1829 à forcer deux passes, hautes de 2,500 pieds, mais après quels efforts ! après quels sacrifices ! Les trois quarts de son armée s’étaient égrenés en route et c’est avec une poignée d’hommes que le général arriva à Andrinople pour y dicter la paix, tandis que les Turcs étaient encore sous le coup de la terreur. Mais depuis 1829, les Turcs avaient eu tous les loisirs de joindre les fortifications de l’art aux œuvres de la nature. Ils pouvaient à leur aise construire des fortins de façon à commander les routes et les sentiers, ils pouvaient transférer sur les hauteurs des pièces de canon, tandis que les assaillants auraient toutes les peines du monde à mettre en batterie quelques petites pièces de montagne péniblement traînés à bras d’hommes. Et tout cela aurait été abandonné sans coup férir. Ah ça ! est-ce que la fable du « rouble qui roule », que les journaux anglais et autrichiens avaient reproduite avec une touchante unanimité, le lendemain de la chute un peu énigmatique de Nicopolis, ne serait pas une fable ! Le bakschich qui aplanit toutes les voies et qui dompte toutes difficultés dans les États du Sultan, pèserait-il aussi dans la balance du destin des batailles ?

Et cependant peut-on calculer où s’arrête la démoralisation d’une armée à la suite d’une première défaite ? N’avons-nous pas vu, en 1870, après la funeste journée de Wœrth, les Balkans de l’Est français, les Vosges, livrées à l’ennemi sans coup férir.

Les derniers renseignements reçus de Constantinople par la voie détournée de Vienne, nous montraient la capitale turque sous le coup d’une indicible terreur. Le Sultan avait versé des larmes de colère au sein du Conseil des ministres, les personnages commençaient à mettre leurs harems et leurs richesses en sûreté de l’autre côté de la Marmara, sur la rive d’Asie ; partout on empaquetait et on emballait ; les volontaires circassiens et autres se comportaient en maîtres dans les rues de Stamboul, rançonnant les paisibles passants. Un corsaire russe qui avait eu l’audace de se montrer à l’entrée du Bosphore et dont le canon s’était fait entendre jusqu’au palais de Dogma Batsché avait encore augmenté la panique ; il était donc possible que, sans trahison, au milieu du désordre et de l’anarchie qui régnaient, une des passes ait été abandonnée par ses défenseurs, ou n’ait même pas été occupée, par négligence. C’est ce qui était arrivé, en effet, comme je l’appris plus tard.

Je félicitai le baron Jomini des bonnes nouvelles qu’il venait de me communiquer.