« Oui, reprit le secrétaire du prince Gortschakoff, les nouvelles sont bonnes, peut-être trop bonnes, ajouta-t-il. Nos généraux ont un immense mépris du Turc. Ils prétendent que l’armée ottomane est un mythe, qu’il n’y a pas à se gêner avec elle. Toutes les règles de la stratégie, même les lois de la plus vulgaire prudence sont de trop, disent-ils, avec un tel adversaire. La guerre à la cosaque, avec le mot d’ordre « pousse tout droit », cela doit suffire. Jusqu’à présent cette méthode de casse-cou a réussi. C’est nous les prudents, les raisonneurs, les civils, épris de stratégie, qui avons tort. On passe sur le pays comme un torrent, sans assurer ses derrières. On laisse les places fortes à la grâce de Dieu, et on ne prend aucune note de l’armée principale réunie dans une position formidable autour de Schumla. Des patrouilles de cavalerie envoyées en reconnaissance prennent des villes d’assaut. C’est magnifique pourvu que nous ayons tort jusqu’au bout, pourvu que l’héroïsme ne puisse être taxé d’étourderie ; en un mot, pourvu que cela ne se passe pas en Europe comme en Asie, où tout marchait admirablement, il y a un mois[6]. »

[6] Juste au moment où le général Gourko poussait sa pointe au delà des Balkans, Mouktar-Pacha, le généralissime du sultan en Asie, refoulait, après plusieurs batailles sanglantes, les forces russes qui s’étaient répandues sur la plus grande partie du territoire arménien et les acculait à la frontière du Caucase.

Le canon de Plewna allait dans peu de jours confirmer les appréhensions de M. de Jomini, qui avait appris à trop bonne école la science militaire pour ne pas prévoir qu’on était toujours puni pour en avoir méconnu les principes.

Quoi qu’il en soit, depuis que la marche de l’armée russe s’est prononcée de cette façon, le pavé me brûle sous les pieds à Bukarest, au propre et au figuré, car il règne dans la ville une chaleur étouffante, sénégalienne. C’est à peine si le matin on peut respirer et travailler quelque peu. J’ai abandonné l’hôtel où le service laissait de plus en plus à désirer ; j’avais dû m’y contenter d’une mansarde, où l’on est peut-être bien à vingt ans, mais où l’on cuit horriblement à tout âge par 44 degrés de chaleur.

J’avais découvert, dans une petite rue située derrière la place du théâtre et sur la lisière du vaste et splendide jardin Cismé-Ju, une chambre meublée dans un petit cottage appartenant à la veuve d’un officier supérieur. La dame et sa fille habitaient le principal corps du bâtiment ; le premier et unique étage au fond de la cour-jardin se composait également de chambres meublées dont une était louée au roi des pierrots, à Paul Legrand, alors en représentation à Bukarest. L’excellent artiste apparaissait de temps en temps sur la vérandah de bois et me souhaitait le bonjour et le bonsoir par une série des grimaces les plus ébouriffantes de son riche répertoire. Lajos, le domestique hongrois préposé à notre service et qui commençait à baragouiner quelques bribes de français, levait le nez en l’air et appelait sa femme, une fraîche commère qui trottait jambes nues. Tous deux riaient aux éclats. Mme V*** paraissait à une fenêtre de son appartement, et Mlle V*** à une autre, comme des spectatrices dans leurs loges. On faisait un véritable succès au mime si fêté jadis et qui, je le lui souhaite, aura retrouvé en touchant de nouveau les planches d’un théâtre parisien un rayon de sa vogue d’autrefois.

Dès le matin je m’échappai de mon gîte pour aller humer l’air très-embaumé du Cismé-Ju. Je ne sais quel autre jardin pourrait, à mon humble avis, lutter avec ce parc où les ombrages sont si frais, la flore si variée ; les Bukarestiens paraissent se soucier assez médiocrement de cette merveille qu’ils possèdent ; l’entretien du Cismé-Ju laisse à désirer, l’éclairage est nul et on n’y rencontre guère que des passants.

Le reste de ma matinée s’écoulait en visites, en courses, en poursuites après l’information, ce travail forcé du reporter et se terminait par un déjeuner sommaire à l’hôtel Hughes ou à l’excellent restaurant Labbes, qui avait à la fin obtenu les suffrages de la plupart des étrangers.

Après le déjeuner, visite à la rédaction du Romanul. On était sûr de trouver souvent des renseignements, toujours du moins les moyens de contrôler l’authenticité des bruits qui circulaient dans la ville. En tout cas, accueil plein de complaisance et franchement confraternel soit de la part du propriétaire du journal, M. Rosetti, soit du rédacteur en chef, M. Costinescu. Ensuite, il fallait rentrer chez soi, et, afin de pouvoir travailler, se barricader contre la chaleur en fermant hermétiquement les persiennes et en baissant les stores. A huit heures et quart, le courrier partait, et je ne me privais jamais de porter en personne mes lettres à la gare. C’était une ravissante promenade de vingt minutes entre une double haie de maisonnettes et de villas émergeant des jardins, entourées de lierre et d’ephen sentant bon, et ayant leurs fenêtres ouvertes sur des intérieurs confortables, élégants et souvent richement meublés. La famille avec les enfants, gentiment accoutrés, était réunie pour le repas du soir. Certes, rien ne rappelait la guerre, et il fallait se croiser avec des voitures d’ambulances revenant chargées de blessés en franchissant les grilles du débarcadère pour être ramené au sentiment de la situation.

La soirée était très-chargée. Les invitations pleuvaient chez tel ministre ou chez tel député ; puis les gradina exerçaient leurs attraits, non à cause du programme, mais en raison du public bariolé et pittoresque qui s’y donnait rendez-vous jusqu’à minuit et même au delà. Pour peu qu’on se sentît d’humeur noctambule, on trouvait au Cercle de la jeunesse, fondé par une association d’avocats et d’hommes politiques, une société très-intéressante composée d’esprits très-alertes, toujours prêts à discuter soit sur les événements de l’heure présente, soit sur des thèmes généraux, et même des paradoxes aventurés. Tout ce monde avait étudié à Paris, chacun avait plusieurs voyages à son actif ; il y avait souvent plaisir et profit à écouter ces discussions qui se prolongeaient bien avant dans la nuit. Ceci se passait au premier étage ; en bas, dans le jardin de Hughes, une demi-douzaine de viveurs, dont le Brummel est le chef d’une grande maison de Banque, tuaient le temps en évoquant les souvenirs du boulevard autour d’une table assez frugalement servie, tandis que, dans les bosquets mystérieux, des officiers russes fêtaient dans des tête-à-tête, avec l’inéluctable champagne, — des conquêtes qui n’étaient guère de nature à inquiéter S. M. le sultan. Ordinairement, le jour n’était pas loin quand j’avais regagné le petit cottage dont la porte n’était jamais close. Du reste, l’épicier du coin avait ses volets ouverts, et la famille de mon voisin le tailleur, en vieux et en neuf, avec ses trois filles aussi lestes à manier la langue que l’aiguille, dont le babillage parvenait par bouffées jusqu’à ma chambre, n’avait garde de clore les fenêtres du dortoir où reposait toute la smala.

Je me bornais à laisser les stores baissés et, la plupart du temps, j’entrais d’un bond chez moi par la route des amants et des voleurs, évitant ainsi de faire le détour par le corridor où dormaient M. et Mme Lajos. Je n’avais, cela va sans dire, rien à craindre des amoureux, mais un filou aurait pu certainement s’introduire dans mes pénates provisoires sans le moindre obstacle et sans la moindre gêne. Mais il n’y a pas de voleurs à Bukarest : toutes les maisons environnantes sont laissées ainsi sans clôture et sans concierge (quelle volupté !!) à la garde du hasard. Le fait est que, même pendant mes fréquentes absences, on ne m’enleva pas la valeur d’une épingle, et les seules rapines dont j’aie été victime ont été causées du fait de MM. les banquiers, qui prélevaient des commissions tout à fait exorbitantes sur les traites et lettres de change[7].