[7] Il convient d’ajouter que la police de Bukarest, surtout grâce aux soins du préfet actuel, M. Radu Mihaï, est active et vigilante. Les agents sont très-nombreux et ils communiquent entre eux en s’interpellant à coups de sifflets d’un poste à l’autre. Voici une petite aventure arrivée à mon voisin, M. Legrand, qui prouve l’ardeur des agents. L’artiste sortait d’une représentation dans un Gradina, et il emportait, noué dans une serviette, son costume de théâtre. Il n’avait pas fait deux cents pas, qu’il se vit interpellé par un agent relativement à ce paquet porté ainsi à une heure indue. Il fut forcé de justifier de sa qualité et de son domicile, et encore l’agent l’accompagna-t-il jusqu’à sa porte.

Pendant les cinq mois de mon séjour en Roumanie, j’entendis parler d’un seul crime important. Le hasard voulut qu’il fût perpétré juste dans ma rue, en face du cottage de Mme V***. Une dame, veuve également, habitant avec sa fille dans cette fort jolie maison, sa propriété, avaient été assassinées par leurs domestiques, au moment où elles buvaient leur chocolat. Les malfaiteurs, un valet et une cuisinière, cachèrent les cadavres dans la cave, s’emparèrent de l’argent et des bijoux et s’enfuirent dans leur pays, en Transylvanie. Le digne couple n’avait pas encore quitté le territoire roumain, que l’habile préfet, M. Radu Mihaï, avait découvert ses traces. Par malheur, au moment de prendre son billet à la gare, le commissaire lancé à leur poursuite s’aperçut qu’il avait oublié son porte-monnaie. Ce retard permit aux criminels de passer en Autriche, mais ils furent arrêtés et extradés.

Le 27 juillet, à cinq heures du matin, un de mes nouveaux amis de Bukarest, avocat de profession, végétarien endurci, mais quelque peu connaisseur en chevaux, vint me chercher à la Strada Renasteri, pour me conduire au marché où je devais choisir une monture à mon gré. Ces marchés ont lieu deux fois par semaine et se tiennent à l’extrémité de la ville, dans un vaste champ où se tient aussi la grande foire du mois de mai, dont la fin est l’occasion d’une foule de solennités et de réjouissances auxquelles tout le monde prend sa part, depuis le prince et la princesse jusqu’au plus humble paysan des environs. Cette année, la foire de mai avait été particulièrement animée. Le grand-duc Nicolas et sa suite étaient en coquetterie réglée avec la cour princière, le frère d’Alexandre. Il dansa publiquement une polonaise avec la princesse, qui portait, ainsi que sa suite, le costume national, une gaze blanche semée de paillettes d’or recouvrant un corsage et une jupe richement brodés. Les dames de la cour se mêlaient aux officiers russes et roumains ; un buffet avait été installé sur le champ même, et l’on préludait ainsi par une fête aux événements militaires qui allaient se dérouler. Quand, après un très-long trajet en tramway, qui me révéla l’étendue énorme de Bukarest, nous arrivâmes au champ de foire, le marché aux chevaux n’était pas encore ouvert. Mais les entremetteurs, les courtiers, les maquignons étaient déjà à l’œuvre, flairant les acheteurs, les circonvenant, les ennuyant de leurs offres. Ces estimables industriels qui grouillent dans les allées, sur le pas des petites guinguettes où l’on signe les marchés conclus par un verre de vin, qui circulent même dans les tramways pour y happer le client au vol, ont une ressemblance étonnante avec nos marchands de contre-marques. Les mêmes casquettes, les mêmes trognes enluminées, les mêmes clignements d’yeux. Il n’existe de différence que sur un point : messieurs les maquignons du champ de foire de Bukarest sont polyglottes. Leurs obsessions se manifestent dans toutes les langues imaginables, dans tous les patois. Ne croyez pas en être débarrassé par un non tout sec ou par un signe de tête ! Ils vous prendront par les bras, ils vous tireront par les basques de l’habit, ils vous bourdonneront aux oreilles jusqu’à ce que vous vous décidiez à entrer dans leurs vues, ou à leur signifier par des arguments ad hominem, les seuls auxquels ils soient disposés à céder, que vous n’avez nul besoin de leur office. Peu à peu les marchands arrivaient, faisant trotter ou caracoler leurs bêtes le long des avenues qui bordent le champ de foire. C’est une répétition générale du marché. Les groupes commencent à se former, on discute, on s’échauffe même, enfin la cloche sonne, le marché officiel est ouvert.

Nous laissons sur la gauche la section des bœufs, vaches et taureaux, parqués gentiment devant leurs litières ; le compartiment des chevaux est sur la droite, dans une vaste enceinte assez mal close par de grossiers treillages de bois.

Les besoins de la guerre avaient multiplié les arrivages, les bêtes grouillaient. En général, ce n’étaient pas des chevaux de race, et plus d’une de ces plus nobles conquêtes de l’homme aurait mérité d’être classée dans la catégorie humiliante des rosses. Les maquignons du dedans étaient encore plus pressants que messieurs leurs confrères qui opéraient à la porte. Il y en avait un, entre autres, qui ne cessait de me poursuivre. Ce malheureux n’avait plus de nez et la moitié de la figure était en capilotade. Il avait servi comme cocher et prétendait être plus expert que personne. La manière très-fâcheuse dont il avait été traité dans l’exercice de ses fonctions ne m’inspira aucune confiance, et je ne me décidai nullement pour un cheval jaune assez semblable à celui de d’Artagnan entrant à Meung qu’il m’offrait.

« Je veux un hippopotame avec des cornes dorées », dis-je à l’importun pour me débarrasser de lui. Ses yeux s’écarquillèrent un moment…, il se remit vite de sa surprise. « Soit, vous aurez cela demain, mais remettez-moi trois pauls (napoléons) d’à-compte. » J’étais vaincu et m’échappai.

Après avoir passé une heure au milieu des criailleries, des piaillements, en esquivant les ruades et les coups de pied, j’avisai un petit étalon turc, arabe demi-sang, une véritable bête de salon par le haut du corps, mais dont les jambes nerveuses et les jarrets d’acier attestaient la capacité de supporter des fatigues. La tête était fière, les yeux vifs et un peu malicieux. L’animal était harnaché à la turque, un coussin plié en deux par une courroie qui se nouait sous le ventre formait la selle posée sur une chabraque à franges multicolores. J’avais trouvé mon emplette. Sur le conseil de mon ami le végétarien, je me gardai bien d’entrer directement en pourparlers avec le propriétaire, paysan à l’air madré ; je fis approcher le maquignon au nez cassé, le chargeant de la négociation ; le marchand avait flairé la ruse ; il fallut m’éloigner, feindre de marchander un autre cheval, et c’est après des débats homériques que le demi-sang devint ma propriété moyennant la somme de 20 napoléons d’or, plus un louis de commission qui n’avait pas été volé par le maquignon. La discussion avait ameuté pas mal de gens, marchands et amateurs ; quand je pris possession de Kiki (c’est le nom que je donnai à ma nouvelle acquisition), en me hissant sur la selle et en piquant des deux, les rieurs furent de mon côté.

Le paysan était désespéré d’avoir vendu sa bête si bon marché à un étranger qui, peut-être, en eût donné le double ; il prit l’homme sans nez au collet ; on les sépara et nous allâmes tous ensemble d’abord faire viser le certificat d’origine de Kiki, établissant les titres de propriété du marchand (aucun cheval ne peut quitter la foire sans cette formalité), puis le marché fut convenablement et dûment arrosé.

Le lendemain vers le soir, je chevauchai sur Kiki dans la direction du Danube, les formalités de l’embarquement de la bête par chemin de fer étant trop fastidieuses. La soirée était magnifique, et quand la chaleur tomba et que le ciel commençait à scintiller de milliers d’étoiles, — le firmament est incontestablement plus bleu, les astres brillent plus vivement en Orient, — la route me parut si belle, que je n’hésitai pas à forcer l’étape au lieu de m’arrêter dans un des villages que je traversai. Une bagarre qui venait d’y éclater entre des bouviers roumains et des soldats russes escortant un convoi (en général on s’entendait fort mal), n’était pas faite pour me retenir.

Je traversai encore trois ou quatre gais hameaux, tous disposés de la même façon : des bicoques très-basses dont les toits de chaume dépassaient à peine le sol. Dans beaucoup de cas, le paysan demeure dans les sous-sols des huttes répandues au hasard ; l’église et la maison du pope étaient à peu près les seuls bâtiments dignes d’être classés en architecture. Aussi est-ce chez le pope que le voyageur doit s’arrêter s’il tient à éviter la fâcheuse promiscuité des bêtes et des gens dans les écuries des khans, à moins de coucher en plein air comme les habitants qui ont rangé leurs coussins et leur tapis sur le pas des portes. Dans chaque village, la police locale me poursuit depuis l’entrée jusqu’à la sortie, elle est représentée par des bataillons entiers de chiens-loups dont les hurlements réveillent les dormeurs, habitués d’ailleurs à de pareilles algarades, et agacent prodigieusement Kiki.