Vers minuit, une vive lumière surgit au milieu d’un bosquet d’arbres ; elle montre une solution de continuité de la grande chaussée plantée d’arbres séculaires que j’avais suivie en ligne droite à peu près depuis la gare de Bukarest. Il y avait un pont de bois jeté sur une rivière, et la lumière provenait de la cabine du péager. Quelques chariots de marchandises étaient arrêtés à l’entrée du pont, les conducteurs discutaient. Le péager défendait son tarif tandis que son employé, armé d’une lanterne sourde, maintenait les chevaux du chariot placé en tête pour les empêcher de passer outre.
En m’approchant pour verser mon obole, je ne fus pas peu surpris de reconnaître dans le péager un jeune gentleman que j’avais plusieurs fois rencontré à la ville, au jardin Raska ou au club. Ayant fait ses études à Paris, ce percepteur, placé dans un coin perdu de la campagne roumaine, parlait parfaitement le français. Il me fit la proposition de passer la nuit dans son wigwam, où l’employé me dressa en quelques minutes un excellent lit. Kiki, attaché à un arbre, avait devant lui une ample provision d’avoine.
Tout en me souhaitant le bonsoir, mon amphitryon se plaignit amèrement de ses déconvenues. Au lieu de se faire avocat ou de briguer une fonction publique, comme la plupart de ses compatriotes retour des bords de la Seine, il avait employé son patrimoine à la soumission du péage d’un pont, comptant que des événements militaires lui donneraient une fréquence tout à fait extraordinaire. Cette partie de la prévision n’avait pas tardé à se réaliser ; les chariots, les fourgons, les voitures de bagage ébranlaient de jour et de nuit le fragile tablier ; seulement les convoyeurs n’étaient pas d’humeur à payer, et, comme son collègue dont parle Walter Scott, le percepteur du pont de Soutkers encaissait plus de bourrades et de coups de pied que de half pence. Ordinairement, les charretiers se réunissaient plusieurs et franchissaient au galop le pont, étouffant sous des claquements de fouet et sous les hue-hue les clameurs désespérées du percepteur. Il atteignait à grand-peine le dernier charretier de la bande ; celui-là payait après une légère partie de boxe, mais les autres avaient passé ! Toutes les réclamations, les plaintes du pauvre percepteur n’avaient servi de rien, et quand il apprit que j’étais assez bien en cour, je dus lui promettre d’exposer aux autorités compétentes sa triste situation et la nécessité de le protéger contre les velléités de passage gratuit des conducteurs. Je fis de mon mieux, mais je crains bien que la réclamation n’ait eu un médiocre succès. Le moment allait venir où les dorobantz devaient servir à tout autre chose qu’à la garde des ponts.
Le lendemain soir, j’arrivai à Simnitza en compagnie de six négociants israélites de Roumanie qui m’avaient accordé une place dans leur chariot. Kiki fut attelé avec les quatre autres fortes et robustes bêtes qui traînaient déjà l’équipage. Mes compagnons étaient de braves gens d’excellente humeur et ayant toujours le mot pour rire. L’un d’entre eux, un grand jeune homme dégingandé, avait la manie d’improviser à tout moment des couplets ; il les chantait en allemand, c’est la langue courante des Israélites en Roumanie, avec la voix enrouée et les gestes gravement grotesques du plus grand comédien des Variétés (par la taille du moins), de l’amusant Baron. Comme pourtant les affaires sont les affaires, deux de ces messieurs me demandèrent de leur vendre Kiki, ayant apprécié l’élégance et les qualités de cet animal.
Un de ceux qui me proposèrent le marché, vieux routier à barbe de patriarche, avait fait ses débuts comme cantinier pendant la guerre de Crimée. C’était le beau temps ! Les livres sterling pleuvaient dans les tiroirs, les Anglais consommaient comme des ogres et payaient en grands seigneurs. Le vivandier s’attacha au régiment qu’il avait pris l’habitude de pourvoir de friandises et de tabac ; il le suivit à Malte, en Angleterre, dans les Indes, pendant la révolte des Cipayes, en Abyssinie, partout. Ses récits, assaisonnés parfois de mots très-heureux, abrégèrent considérablement la route.
Quel changement à Simnitza depuis mon dernier séjour ! L’abondance régnait là où nous avions failli connaître les épreuves du radeau de la Méduse ! Il n’y aurait plus besoin, comme j’avais été obligé de le faire, d’aller dénicher des oies vivantes pour les faire saigner, plumer et accommoder par nos domestiques. Une nuée de négociants de toute espèce et de tout calibre s’était abattue sur la petite cité. Dans les maisons, les boutiques, jusqu’aux moindres soupentes, avaient été louées à des prix fous. Des représentants des grands magasins de comestibles de la capitale, de Plojesti, de Jassy avaient installé des magasins fortement approvisionnés. Des négociants en vin de Hongrie, des fournisseurs de tentes-abri et d’équipements militaires, des tailleurs, des bottiers, avaient suivi l’exemple des marchands de victuailles. Une demi-douzaine de restaurants s’étaient improvisés ; il y avait des cuisines pour tous les goûts, cuisine grecque, cuisine russe, cuisine autrichienne. Celle-ci tenait le haut du pavé.
Bientôt le bruit se répandit en Roumanie, en Russie et en Hongrie, que Simnitza, le lieu de passage obligatoire de toute l’armée russe, était un véritable Eldorado, qu’avec quelques boîtes de sardines et une douzaine de bouteilles de piquette, ornées d’étiquettes aussi pompeuses que mensongères, on pouvait y faire fortune plus sûrement que dans les placers de la Californie. Alors, derrière les négociants sérieux et patentés, derrière les représentants de maisons plus ou moins importantes, s’était ébranlé tout un prolétariat de revendeurs, de petits colporteurs, de regrattiers et de camelots. Tout ce monde arrivait, celui-ci avec une charrette traînée par une rosse étique, celui-là avec une brouette, d’autres avec un ballot sur le dos.
Les objets hyperboliques livrés à la consommation par ces spéculateurs s’étalaient au beau milieu de la route, sur des éventaires protégés par des toiles à voile ou par d’énormes parapluies contre les ardeurs du soleil ou contre la violence des pluies. D’autres denrées étaient tout bonnement déballées sur le sol et y restaient jusqu’à ce que des officiers ou soldats de passage les eussent ramassées contre remise d’espèces sonnantes. Tout Simnitza ressemblait à une vaste foire où l’on trouvait un peu de tout. La falsification y régnait sur la plus vaste échelle. Les mixtures atroces de bois de campêche et de gros vins du pays étaient vendues comme Château-Larose et Margaux. Une maison de Pesth s’était chargée d’imiter avec l’audace la plus cynique les étiquettes et les bouchons des premières marques d’Épernay, afin de demander dix ou douze francs pour une bouteille d’eau-de-seltz mêlée de potasse et de sucre candi… Les fabriques de tord-boyau de Plojesti fournissaient du rhum de la Jamaïque, de la véritable chartreuse et surtout du cognac des premières marques. Un de ces falsificateurs avait poussé l’ingéniosité jusqu’à faire fabriquer des étiquettes reproduisant l’attestation manuscrite d’un prétendu maire d’un village de la Charente, signée d’un nom supposé, pour prouver l’authenticité de la liqueur. Les vêtements, les étoffes, les souliers étaient de la plus atroce qualité, ils se déchiraient dès qu’on essayait d’en faire usage.
Sauf d’honorables et rares exceptions, tous ces camelots étaient de véritables filous. La plupart voulaient aller s’établir de l’autre côté du Danube, à Sistow, mais l’autorité ne montrait aucun empressement à leur permettre de réaliser ce vœu. Les vivandiers officiels de l’armée et les industriels bulgares qui avaient repris leur commerce et rouvert toutes leurs boutiques suffisaient d’ailleurs à alimenter le commerce de Sistow.
Je m’y rendis le lendemain 30 juillet. En route, je m’aperçois que Kiki est très-volontaire et a besoin d’être trop souvent stimulé de l’éperon et de la cravache pour marcher à la convenance de son cavalier et non à la sienne. Je profite avec empressement de l’offre que me fait le directeur de l’hospice de la Croix-Rouge, un jeune fils de famille d’Odessa, d’échanger mon têtu contre un cheval de cosaque de très-forte encolure et très-facile à diriger. L’hospice est installé dans une grande maison turque abandonnée ; il est plein de blessés qui sont soignés par une douzaine de dames très-jeunes et dont quelques-unes sont jolies. L’obligeant directeur m’apprend qu’on attend un convoi très-considérable dans la soirée ; il est très-embarrassé car il n’y a ni le matériel nécessaire pour recevoir, ni suffisamment de médecins pour soigner autant de monde.