Les officiers supérieurs russes avaient montré le plus grand dédain pour la Société de Genève. Ils se vantaient de ramasser et de soigner tous leurs blessés avec les ambulances militaires de l’armée. La population en Russie pensait tout autrement ; la Croix-Rouge reçut les encouragements les plus flatteurs et les plus efficaces. Avant l’ouverture des hostilités, des souscriptions avaient déjà atteint une vingtaine de millions ; les corporations municipales et commerciales de Saint-Pétersbourg et de Moscou avaient seules donné 8 millions.
Ces messieurs du grand état-major paraissent avoir été guéris subitement de leurs préventions contre la Société. C’est à peine si le directeur de l’ambulance avait pu obtenir la maison qu’il occupait, — on n’aurait jamais besoin de lui ! — et l’avant-veille il avait reçu tout à coup l’ordre de faire partir immédiatement toutes ses voitures et tous ses médecins avec les brancardiers dans la direction de Plewna. La série de combats pour la possession de cette place venait de commencer. Une brigade commandée par un général trop amateur de boissons fortes pour se rendre nettement compte de la situation de ses troupes et de la force de ses adversaires, avait donné tête baissée dans un piége tendu par Osman-Pacha. Ce général commandait depuis une année un excellent corps d’armée concentré autour de Widdin sur le Danube. Son attitude avait été passive, mais grâce à son immobilité, il avait conservé au sultan une belle force militaire intacte et d’autre part empêché toute jonction entre les Serbes et les insurgés bulgares. Jusque vers la mi-juillet, Osman était resté campé sur la colline qui domine Widdin, prêt à repousser l’attaque de ses voisins roumains cantonnés à Kalafat. Un beau matin, on n’aperçut plus de la petite tour de bois au-dessus de la batterie Karol l’horizon rayé de tentes blanches, Osman avait décampé dans le plus grand mystère. C’était vers la même époque que le général Krudener, après avoir reçu des renforts et comblé les vides causés bien plus par la maladie que par le feu, se mit en marche pour soumettre le pays au delà de Nicopolis. L’avant-garde arriva dans la soirée du dix-neuf juillet en vue de la ville de Plewna, dont le nom, devenu si rapidement célèbre, n’était encore connu de personne. Avec une imprudence coupable et confiants dans leur étoile, les Russes entrèrent dans la cité sans reconnaître les forces de l’ennemi. Ils croyaient peut-être que, comme à Tirnova, il leur suffirait de se montrer pour être conquérants.
La désillusion fut cruelle. A peine les deux régiments se furent-ils installés dans la ville, qu’Osman-Pacha, qui s’était embusqué dans un repli de terrain, surprit les troupes russes au moment où celles-ci préparaient le repas du soir. En un clin d’œil les deux régiments furent entourés et plusieurs centaines d’hommes tombèrent sous les coups de baïonnette et de crosse de fusil sans avoir pu se défendre — leurs armes étaient paisiblement en faisceaux.
Quand enfin l’alarme eut été donnée et que les Russes se furent mis en état de défense, ils s’aperçurent qu’ils n’avaient pas affaire uniquement à des adversaires militaires, mais aussi aux habitants turcs de Plewna. Les balustrades des vérandahs se convertirent en barricades, les fenêtres et les lucarnes s’entr’ouvrirent pour laisser la place à des centaines de canons de fusil et de carabines qui vomirent sans discontinuer la mort dans les rangs des Russes.
La lutte fut d’une férocité sans pareille dans la mosquée et autour, dans le cimetière, où deux bataillons s’étaient retranchés. Le carnage cessa enfin, faute de combattants ; c’est à peine si quelques centaines de Russes parvinrent à s’échapper. Les chefs des deux régiments engagés étaient parmi les morts. Osman-Pacha s’établit dans la ville.
Depuis le 18, l’état-major de l’armée du Danube n’avait que deux préoccupations, cacher le sanglant échec de cette nuit fatale et le venger en s’emparant de Plewna. Deux corps russes étaient en mouvement contre la ville. L’un, commandé par le général Krudener, s’avançait par Nicopolis prenant les positions de Plewna au nord ; l’autre corps, sous la direction du prince Shafkoskoï, prenait la tangente dans la direction de Sistowa. C’est sur deux points que l’action allait s’engager, et c’est afin de parer aux éventualités d’une lutte nécessairement meurtrière que tout le matériel des ambulances avait été requis. C’est sous l’impression de ces nouvelles que je repris la route de Simnitza monté sur Kiki II dont j’eus occasion d’apprécier les précieuses qualités.
En traversant l’espace compris entre les deux ponts, à l’endroit même où peu de jours plus tard un attentat fut consommé sur la personne d’un écrivain, M. P., correspondant de l’agence Havas, je dépassai une petite colonne de voitures du train pesamment chargées. L’un des soldats assis sur le siége m’interpella en russe. Je crus d’abord que pour faire l’important, comme il arrive souvent en temps de guerre, il me demandait mes papiers. Mais avant que j’eusse tiré de ma poche la précieuse photographie-talisman, l’homme et son compagnon étaient descendus du siége. L’un prit le cheval par la bride et l’autre, tout en grommelant les mots de tabac, wutky, paraissait désireux de faire connaissance avec mes poches. La nuit était presque complète, il fallait choisir le moyen le plus expéditif de se tirer d’affaire. Un coup de cravache appliqué sur le poignet du soldat qui tâtait ma poche lui fit lâcher prise ; un léger serrement de pied contre le ventre détermina Kiki à prendre un temps de galop des plus furieux. Avec l’obstiné Kiki Ier je serais resté sur place à la merci des malandrins dont les intentions me paraissaient d’une pureté très-problématique.
Je rentrai au campement encore ému de cette algarade. Mes compagnons dormaient déjà sur des matelas étalés par terre. Mon arrivée, précédée d’une violente altercation avec le propriétaire de la maison qui ne voulait plus me laisser pénétrer dans son immeuble à une heure aussi indue, mit tout le monde sur pied. Ces braves gens me racontèrent qu’ils m’avaient cru perdu, noyé, assommé, que sais-je.
Ils me parlèrent d’une grande victoire qui aurait été remportée, de milliers de Turcs faits prisonniers. Je savais à quoi m’en tenir là-dessus, mais comme en temps de guerre, il n’est ni prudent ni loyal de semer l’alarme, je préférai garder le silence, silence interrompu seulement par les ronflements sonores d’une douzaine de dormeurs que le hasard avait réunis.
La fatigue réclamait enfin ses droits. Trois journées de chevauchée m’avaient mis sur le flanc ; mes compagnons, pleins de sollicitude, s’étaient bien gardés de me réveiller ; je ne sais combien de temps j’aurais encore goûté le repos, quand un épouvantable brouhaha vint me tirer de mes rêves. Tous les habitants de la maison, une quinzaine environ, tous des négociants, maquignons, vivandiers ou camelots, couraient à travers les pièces, descendaient et montaient les escaliers au triple galop, bouleversant les chaises, les bancs, les meubles, ramassant dans tous les coins leurs ballots, leurs caisses, leurs sacs, faisant des paquets, sacrant, jurant et se lamentant dans tous les idiomes possibles.