Le propriétaire, celui avec qui j’avais eu la petite scène la veille, paraissait encore plus effaré que ses locataires. Il les prenait les uns après les autres au collet et ne les lâchait qu’après avoir encaissé en monnaie trébuchante le montant des loyers. Une ou deux femmes gémissant plus que de raison brochaient sur le tout. Par le vitrage de la vérandah donnant sur la cour, je vis qu’on attelait, en toute hâte, les innombrables véhicules remisés sous un vaste hangar de planches. Il y avait là d’antiques berlines hors de service, des camions, des coupés délabrés, des char-à-bancs, tout cela détalait au grand galop avec force cris, jurons et claquements de fouet… Qu’y avait-il donc ? qu’était-il arrivé pendant la nuit ? Le vieux marketender qui avait été aux Indes et devait en avoir vu bien d’autres (cela lui permettait de rester calme), me mit au courant tandis que je m’habillais très-vite, car rien n’est contagieux comme l’agitation qui règne autour de vous.
La grande victoire de la veille s’était changée en une épouvantable défaite. Les deux corps d’armée de Krudener et de Shafkoskoï avaient été littéralement taillés en pièces. Les Turcs s’étaient mis à la poursuite des assaillants et ils ne tarderaient pas à rentrer à Sistowa dont ils ne laisseraient plus pierre sur pierre. Osman-Pacha, dont le nom prit ce jour-là la saveur légendaire qu’il a gardée, avait juré qu’il en serait ainsi. On allait rompre le pont pour arrêter les Turcs victorieux et permettre au gouvernement de Bukarest de se mettre en sûreté. C’étaient ces renseignements qui avaient déterminé le sauve-qui-peut général.
L’affolement est indescriptible. Tous les magasins, les boutiques, les éventaires improvisés depuis un mois, tout cela plie bagage. En moins de deux heures, tout a été balayé comme par un ouragan. Les marchands cherchent à emporter le plus possible, mais ils songent surtout au salut de leurs personnes. Les véhicules sont pris d’assaut. Des grappes humaines pendent après les essieux et les barreaux des charrettes. On offre des sommes insensées aux birjars, jusqu’à 200 francs pour une étape d’une demi-journée. Les voitures qui partent sont entourées d’une meute d’effarés, de poltrons qui veulent s’en aller aussi, il faut que les conducteurs se dégagent à coups de fouet et que les passagers ayants droit se débarrassent à la force du poignet des intrus. La peur même donne aux plus affolés des accès de colère, on se dispute les places à coups de poing, le sang va bientôt couler.
Tout à coup les cris retentissent : Les voilà ! les voilà ! ce sont eux ! les Turcs ! les Turcs ! En effet, au loin, une centaine de coiffures rouges, des fez, scintillent au soleil. L’arrivée de quelques fuyards cosaques, noirs de poudre, les vêtements en lambeaux, ayant à la main en guise de canne le bois à moitié brisé de leur lance, ne contribue pas précisément à rassurer la foule. La déroute s’accélère encore.
Les chrétiens de Sistowa ont passé le fleuve dans des barques, — plusieurs trop chargées auraient sombré, — rivalisant en terreur avec les camelots israélites de Simnitza. On se soucie bien maintenant des objets, victuailles, vêtements, boissons ! tout cela jonche le pavé de la grande route ; on a soulagé les voitures afin d’accélérer leur allure. « Les Turcs ! les Turcs ! » Les peureux fouettent leurs chevaux à tour de bras, les voyageurs stimulent les cochers, les gourmandent ou leur offrent des pourboires fantastiques. « Les Turcs ! les Turcs ! » ce cri d’alarme poussé par six ou sept cents gosiers répand la panique jusqu’à Alexandrie, jusqu’à Bukarest, car pour justifier leurs terreurs, les fuyards racontaient comme certains et vus de leurs propres yeux des faits qui étaient de simples rumeurs. « Les Turcs ! les Turcs ! » La sinistre nouvelle roulait comme une avalanche grossissante et, sur le passage des voitures, des charrettes pleines de fugitifs, les villages étaient frappés de stupeur. Tout ce qui était en état de se sauver fuyait ainsi. C’est à Bukarest que la déroute trouva des limites. L’alarme avait été donnée inutilement. L’armée russe avait subi la veille, 30 juillet, une grande défaite. L’attaque combinée des généraux Krudener et Shafkoskoï avait été repoussée par Osman-Pacha avec un brio et un entrain qu’on ne supposait plus aux bandes ottomanes qui avaient laissé si facilement forcer les deux formidables lignes de défense, le Danube et le Balkan. La défaite des Russes ne laissait rien à désirer. Battus chacun de leur côté, n’ayant pu opérer la jonction, but de la bataille, les généraux Shafkoskoï et Krudener se renvoyaient l’un à l’autre la responsabilité de l’échec.
Krudener avait quitté le champ de bataille en pleine déroute, Shafkoskoï, ivre de rage et de colère, cherchait à rallier les débris de ses troupes pour ramasser les blessés et leur éviter l’horrible sort que leur réservaient les bachi-bouzouks.
Voilà qui était parfaitement vrai. Il est exact aussi que des cosaques (on en fusilla deux plus tard), exagérèrent à dessein le danger et crièrent au Turc ! pour forcer les marchands à déguerpir et faire main basse sur les victuailles, — mais tout le reste était pure imagination, produit de la peur. Les Turcs, très-heureusement pour leurs ennemis, n’avaient ni cavalerie ni train pour se mettre à la poursuite des Russes et pousser à ses extrêmes limites la victoire dont ils ne soupçonnaient pas l’importance. Ils s’étaient donc retirés derrière leurs positions considérablement fortifiées, très-satisfaits de les avoir conservées et d’avoir arrêté la marche d’une armée jusque-là victorieuse.
Quant aux Turcs dont l’apparition au bout du pont avait accéléré la débâcle, c’étaient tout bonnement des prisonniers. Dans leur ardeur à se sauver, les fuyards n’avaient pas vu ou n’avaient pas pris garde à l’escorte russe qui accompagnait ces pauvres diables. Quand toute la ville fut à peu près vide, je les vis se diriger vers une sorte de blockhaus où ils devaient attendre leur transfert dans l’intérieur du pays. Ils n’avaient nullement l’air de conquérants. Pendant 48 heures, Simnitza si bruyant, si animé, fut désert. Les soldats se régalèrent à volonté, il y eut de véritables orgies — puis les innombrables convois de blessés commencèrent à passer lentement les ponts. La plaine, située sur la gauche de la ville, se couvrit des tentes blanches d’un hôpital ambulant. Puis, en voyant que décidément le Turc ne passait point le Danube, les marchands, les cantiniers, les camelots, les loueurs de voitures revinrent d’abord isolément, n’osant pas trop s’aventurer, puis par groupes avec armes et bagages. Au milieu de la bagarre on avait tenté de me voler Kiki II, mais j’avisai un palefrenier qui m’était suspect et le secouai comme jamais poigne de paysan normand ne secoua de pommier au temps de la récolte. La médecine opéra ; l’individu me montra mon cheval traîtreusement attaché derrière une voiture remisée dans un coin. Comme l’excellent commissaire roumain était resté à son poste, je livrai le filou au bras séculier et rentrai en possession de Kiki. Avant que Simnitza eût regagné son aspect désormais normal de foire de Saint-Cloud, nous trottions, l’un portant l’autre, sur la route de Nicopolis.
CHAPITRE XVI
A Nicopolis. — Une ville ravagée par la guerre. — Les Roumains à Nicopolis. — Le général Stolipine. — Le gargotier par patriotisme. — Un orage dans la montagne. — Rencontre d’un peintre. — La nuit dans un harem. — Une séance de conseil de guerre. — Acte d’insubordination. — Condamnation à mort d’un Turc. — A Turnu-Maguerelé. — Don Carlos en Orient. — Les mésaventures de deux chaloupes canonnières.