Nicopolis ressemble passablement à Sistowa dont le séparent environ cinquante kilomètres. La ville, presque aussi grande que Sistowa, s’étage sur une colline ; le bas est baigné par le Danube tandis que la citadelle passablement délabrée, se dresse à pic comme si elle voulait menacer le ciel, à l’égal des cent mille croisés qui se vantaient ici même de pouvoir soutenir la calotte des cieux avec leurs lances si elle devait s’écrouler sur eux ; cette fanfaronnade ne les empêcha pas d’être taillés en pièces et jetés dans le fleuve par Bajazet. Les maisons sont plus grandes, plus européennes, plus cossues qu’à Sistowa, mais tandis que cette première échelle du Danube ne montrait que très-peu de traces de la guerre, Nicopolis en présentait l’horrible image. Avant de mettre pied à terre, dans la barque sur laquelle nous traversâmes le Danube, une âcre odeur de roussi nous saisit violemment à la gorge. Elle se dégageait d’un amas informe de décombres au-dessus desquels s’élevait un léger nuage de fumée : les ruines du bas quartier que les bombes et les obus avaient nivelé au ras du sol. Pendant plus de huit jours, Nicopolis avait été canonné sans relâche avec une violence inouïe ; puis la bataille qui précéda la capitulation avait fait pleuvoir sur la ville une grêle d’obus ; nous en avions le résultat devant les yeux. Plus de cent cinquante maisons avaient été littéralement réduites en cendre. Les pans de murs béants enserraient les ruines, le pétrole dont on s’était servi sans doute contre le quartier turc après l’assaut de la ville, avait laissé des traces noirâtres sur les parois, le feu avait gagné de proche en proche les grands magasins de blés et de grains destinés à l’approvisionnement de la garnison. Il y eut pour quelques centaines de mille francs de blé brûlé, et l’odeur du froment grillé puis mouillé par l’eau répandue sur les ruines était particulièrement pénétrante et particulièrement désagréable. Du reste, toute cette partie inférieure de la ville était déserte ; c’est à peine si dans l’une des ruelles un Turc à turban montrait un faciès de mauvaise humeur. Toute la population musulmane s’était réfugiée au dehors dans des gorges de montagne.
La situation militaire de Nicopolis avait été assez singulière. Après la deuxième défaite de Plewna, le grand-duc Nicolas craignant une diversion d’Osman Pacha sur cette ville et sachant que la garnison était très-faible, avait envoyé directement l’ordre au général roumain qui commandait les troupes de la principauté entre Corabia et Turnu-Maguerelé de passer le fleuve et de prêter main forte au besoin aux quelques bataillons russes campés dans la citadelle. Cette dépêche du généralissime tranchait ainsi une question qui, depuis le début de la campagne avait donné lieu à des débats très-longs et très-épineux. Il s’agissait de savoir si les troupes roumaines garderaient une position purement défensive, ou si elles prendraient une part active à la lutte. Les chefs du gouvernement en Roumanie, les principaux députés étaient pour la deuxième alternative, les Russes, dédaigneux de leurs alliés et ne croyant jamais avoir besoin de leur concours, invoquaient des raisons diplomatiques pour le décliner. La déroute de Plewna mit fin à l’incertitude, les Roumains tant dédaignés tout d’abord devenaient nécessaires.
On les appela.
Mais le général Mano, homme très-entier et qui en voulait aux alliés de leurs mépris pour les capacités militaires de ses compatriotes, ne perdit pas l’occasion de faire valoir ce concours qu’on sollicitait à présent. Il répondit qu’il n’avait d’ordres à recevoir que de son souverain, et resta tranquillement à Turnu-Maguerelé, inspectant les troupes pendant le jour, et se délectant la nuit aux parties de whist organisées par son état-major.
Le grand-duc Nicolas cependant avait fait de ce refus toute une affaire. A Bukarest on se fâcha un peu pour la forme contre M. Mano ; on le remplaça par un brillant officier qu’on avait sous la main, le colonel Angelesco, et celui-ci passa le Danube avec une brigade roumaine. Seulement, les ministres du prince Charles avaient su habilement tirer parti de la situation créée dans l’intervalle par le refus de M. Mano pour obtenir de leurs alliés de bonnes conditions en échange du concours actif. Les Russes qui voyaient déjà Osman Pacha planter son drapeau sur les ruines de Nicopolis acquiescèrent à tout — avec la réserve mentale de tenir le moins possible. Néanmoins, on n’avait pu obtenir que la ville occupée par une garnison roumaine reçût aussi un commandant de même nationalité. Le général Stolipine était resté dans la citadelle ; il habitait le Konak du commandant turc, et de là, donnait les ordres à un colonel moldave d’envergure énorme qui commandait la brigade composée de cabaratsch, cavaliers de la milice, de Dorobantz, réservistes bien reconnaissables à leurs bonnets de loutre surmontés d’une plume de dindon.
Le général Stolipine est un des plus fiers originaux que l’armée russe assez riche en produits de ce genre puisse se vanter de posséder. Soldat jusqu’au bout des ongles, cet officier supérieur a débuté dans les cosaques de l’artillerie. Le Caucase fut son école ; puis quand la guerre de Crimée éclata, l’empereur lui conféra le commandement du régiment dans lequel il avait débuté. La réputation des Cosaques au point de vue de la témérité dans le combat et de la virtuosité dans le chapardage n’est plus à établir. Elle était égalée autrefois par le renom de nos zouaves.
Parmi les cosaques légendaires, les mieux partagés au point de vue de la faveur des racontars populaires ce sont les artilleurs. Le régiment de Stolipine fit merveille. Les batteries soutinrent le principal choc des assaillants lors du premier assaut contre Sébastopol.
« J’eus le chagrin, nous dit le général en passant les doigts dans ses longues moustaches, moi qui adore la France et qui me vante d’être un Parisien, de vaincre des Français. » A la suite de cette journée la croix de Saint-Georges fut conférée à Stolipine, et au début du nouveau règne il fut d’autant plus en faveur qu’il se donnait une certaine teinte de libéralisme.
Cela ne l’empêcha pas d’ailleurs d’accepter le poste d’aide de camp du farouche Mourawief à Wilna et à Varsovie. Il le remplit en conscience, comme il convenait sous un tel chef, et il revint général.
De retour à Saint-Pétersbourg, il se montra de nouveau sous la face d’un libéral, se mêla quelque peu aux agitations panslavistes, avec moins de bruit cependant que les Fajedeff et les Tchernaieff. Pourtant, il en commit assez pour encourir, pendant quelques années, une quasi-disgrâce.