Il s’en consolait en écrivant des articles de journaux et en confectionnant des statuettes et des dessus de pendules. Il avait même pris brevet pour un modèle tout comme un fabricant de bronze du Marais.
Quand la guerre éclata, il obtint, non sans peine, un commandement, mais qui parut d’abord fort peu important, celui des batteries construites autour de Turnu en face de Nicopolis. Il les établit très-proprement, et quand elles commencèrent à jouer, la précision du tir réduisit en cendres toute la partie basse de la ville turque.
Quand Krudener eut pris Nicopolis à revers, forçant la garnison à capituler, Stolipine passa le Danube et fut investi du commandement de la forteresse.
Il s’installa dans la citadelle au milieu des décombres, des détritus, de centaines de milliers de cartouches épars sur le sol, des canons encloués et des cadavres qu’il fallut enterrer en toute hâte dans les jardins des environs.
Il mit des factionnaires sous la vieille arcade datant du temps des Romains, et qui se trouvait à mi-côte de la petite route taillée à pic dans le roc qui conduisait de la ville turque à la forteresse. Son premier acte de gouvernement fut d’encourager les habitants turcs à revenir dans leurs foyers, — il leur promit des distributions de vivres, puis il se dépêcha de faire élever sur le plateau une batterie capable de foudroyer tout ce qui restait de la ville basse à la moindre tentative d’émeute.
Pour utiliser les bras des musulmans et, comme il le disait, « pour empêcher les pensées malignes de pousser », Stolipine les employait aux travaux de déblaiement et d’assainissement qui devenaient très-nécessaires depuis que les chaleurs avaient de nouveau succédé aux pluies. Tous les matins, les Turcs partaient à la corvée, escortés d’un détachement de Dorobantz, et le soir, avant de les faire rentrer au campement, Stolipine leur adressait un petit speech qu’un ancien maître d’école et patriote bulgare était chargé de leur traduire.
Ce particulier, un bonhomme de soixante-dix ans, mais qui en paraissait à peine soixante, tenait au début de la guerre un pensionnat de demoiselles à Turnu-Maguerelé. Il y recevait, ce sont les propres termes qu’il répétait sans cesse, des élèves appartenant à la « plus haute société » du pays, et, à l’en croire, il n’y avait pas dans tout le pays roumain de maison d’éducation capable de lutter avec la sienne. Mais voici qu’à l’approche de la guerre, les familles de la « haute aristocratie » enlevèrent leurs blanches tourterelles, et le colombier pédagogique se trouva vide. Mis en disponibilité, le chef d’institution se souvint que dans sa jeunesse il avait été patriote bulgare, qu’il avait pris part à différentes émeutes et conspirations, qu’on avait manqué de le pendre et qu’il s’était réfugié sur le sol roumain presque en martyr. Il alla porter ses doléances sur le tort que lui faisait la guerre et une esquisse biographique, retraçant sa carrière, au général Stolipine. Celui-ci se laissa toucher et il confia au chef d’institution les fonctions de drogman et de secrétaire. Wandi, à ses propres yeux, se prenait pour un homme d’État, certain d’être invoqué comme une lumière de la Bulgarie future ; le brave vieillard ne se possédait plus d’orgueil, quand Stolipine, qu’il révérait à l’égal d’un Dieu, l’amena avec lui de l’autre côté du Danube. Seulement une déception lui était réservée. Il se voyait déjà appelé à gouverner des compatriotes, et pour cela avait fait provision des gestes les plus pompeux et de périodes oratoires des plus ronflantes. Il était donc en train d’expliquer au général Stolipine ses vues sur la meilleure manière de régenter ces Bulgares, quand le commandant qui repassait, tout en caressant, comme toujours en pareil cas, ses longues moustaches poivre et sel, l’interrompit :
« Dites-moi, monsieur Jean (il appelait volontiers son drogman par ce petit nom), il me semble que madame votre épouse fait bien la cuisine… Je me souviens d’un petit dîner que je fis chez vous, c’était parfait ! parfait ! » L’homme d’État bulgare in partibus s’arrêta au milieu de sa démonstration, à la fois surpris et cependant flatté de ce compliment.
« Eh bien, voilà ce dont il s’agit, dit le général ; nous avons en face du Konak une jolie maison de campagne turque avec un beau jardin. Je l’ai remarquée aujourd’hui en me promenant ; cela ferait un délicieux café-restaurant. Mes officiers se plaignent d’être empoisonnés et écorchés par les vivandiers. Nous allons remédier à cela, monsieur Jean ; vous nous ferez venir madame votre épouse avec sa batterie de cuisine, vous l’installerez dans la maisonnette et vous donnerez à manger deux fois par jour à messieurs les officiers, proprement et dans les prix doux. Du reste, je me charge de fixer le tarif et de rédiger le menu ! »
Le malheureux Bulgare ne savait plus où donner de la tête. Quelle douche d’eau glacée sur ses ambitieuses visées ! « Mais, Excellence, balbutia-t-il… je ne puis pas me mettre gargotier, moi, un patriote de vieille roche, un chef d’institution auquel les familles de la plus haute aristocratie ont confié leurs enfants. »