Moitié sérieusement, moitié en plaisantant, le général fit valoir que la meilleure façon pour son drogman, d’affirmer son patriotisme, serait de nourrir convenablement et à bon marché les officiers de l’armée libératrice. Puis, pour concilier complétement le drogman avec cette nouvelle profession, il promit de fixer le tarif à un prix rémunérateur et de prendre à sa charge tous les frais d’établissement. Enfin, il laissa entendre qu’on ne vérifierait pas l’authenticité des crus marqués en gros chiffres sur la carte. Le Bulgare se laissa convaincre et c’est ainsi qu’une sorte de club restaurant fut improvisé sous les auspices directs du général commandant, qui ne manquait pas d’y faire de longues collations, permettant au patriote bulgare, qui servait maintenant la serviette sous le bras, de continuer ses dissertations profondément philosophiques sur l’avenir du pays en particulier et sur la question d’Orient en général. De temps à autre, il fallait interrompre la dissertation pour s’informer de la côtelette du capitaine Fedorow ou de l’omelette du lieutenant Ivan, qui ne pouvait supporter les œufs trop cuits. Chaque jour le général Stolipine contribuait par quelque accessoire à l’embellissement du réfectoire qu’il avait ménagé à ses officiers. Le harem de Hassan-Pacha fut mis fortement à contribution (je parle, bien entendu, du mobilier : tapis, tentures, glaces, lampes, etc.). Le jardin commençait déjà à prendre un faux air de café-concert mauresque en plein air. Le soir, le colonel roumain et le général russe s’asseyaient, l’un en face de l’autre, autour de la grande table de bois brut que maître Jean avait fait dresser dans son jardin, sous une tente de toile tendue d’un arbre à l’autre.
Le colonel était un colosse, son buste trapu menaçait d’éclater comme une bombe dans la veste à brandebourgs ; les épaules auraient pu soulever un monde comme celles d’Atlas ; les poings étaient capables d’assommer sur place plusieurs taureaux ; la figure grasse, pourvue d’une mâchoire très-puissante s’efforçait pourtant de revêtir une expression de bonhomie, comme cela arrive souvent chez les gens d’une grande force musculaire. A plusieurs reprises M. M… en avait donné la preuve, et son dernier tour d’Hercule avait fait quelque bruit dans le monde politique.
Le colonel appartient au parti conservateur, et avait, comme tel, servi le cabinet réactionnaire renversé par les élections de 1875, et mis en accusation par le parti radical. Une commission d’enquête parlementaire fut chargée des recherches relatives à ce procès, quatre ou cinq de ses membres se présentèrent dans la villa du colonel. Il les mit à la porte, et se laissa traduire devant le tribunal de Jany qui l’acquitta. Peut-être les juges redoutaient-ils ses coups de poing.
Stolipine, lui, est aussi grand de taille que son partner était large d’encolure, et dépasse bien de deux pieds et de plusieurs pouces la belle moyenne ; la tête est assez fine, osseuse et bien encadrée par une paire d’immenses moustaches très-fournies autour des joues, et se terminant en pointe. Avec cela un air de candeur voulu, une voix dolente s’efforçant de dire, avec une indifférence absolue, les plus grandes énormités… « Je ne suis pas habitué à faire des compliments, colonel, commençait Stolipine en accentuant ses paroles du geste, mais je dois convenir que votre artillerie est excellente, je dis excellente. »
Le colonel s’inclinait : « J’ai vu une scène vraiment touchante aujourd’hui, mon général… nos marins apprenant la manœuvre des rames à nos dorobantz ! Comme nos gens y mettaient de la bonne volonté ! Quelle patience ! Quel dévouement ! ils sont des anges ! » Cela continuait ainsi pendant tout le repas. Puis en rentrant au petit konak, le général grommelait entre ses dents : « Quels crétins, ces Roumains ! » et je ne suis pas bien sûr que le colonel, en revenant à la ferme où il s’était installé ne répétât plusieurs fois : Quelles brutes, ces Russes !
Le soir de la déroute de Plewna le général Stolipine eut une inspiration qui le peint bien. Des fuyards s’étant montrés à Nicopolis, on commençait à se raconter dans la population musulmane monts et merveilles de la victoire de leurs compatriotes sur les moscows.
Grâce aux régime quasi-paternel établi par le général et à l’attrait des distributions de nourriture et de primes, tout le prolétariat turc de Nicopolis était revenu. C’était une population de 5 à 6,000 individus qu’on soupçonnait vaguement de s’être ménagé des dépôts d’armes. Une émeute n’avait rien d’improbable et la garnison russe, très-faible, se serait trouvée embarrassée devant des forces populaires supérieures et stimulées par le fanatisme.
Que fit Stolipine ? Il ordonna de mettre au cachot les fuyards comme répandant des nouvelles complétement fausses et organisa, pour le soir, dans le jardin du restaurant improvisé, un concert donné par la musique d’un régiment d’artillerie, accompagné d’un punch monstre offert à tous les officiers de la garnison.
En écoutant les joyeuses fanfares qui épuisaient le répertoire de Strauss et de Lecocq mêlées au cliquetis des verres et aux hourrahs qui accueillaient les toasts, les musulmans ne pouvaient admettre que leurs maîtres se conduiraient ainsi le soir d’une défaite.
Au contraire, on crut à une grande victoire dans la ville turque et on se tint coi. Quand la vérité fut connue, les Roumains étaient venus renforcer leurs alliés et la supériorité numérique n’était plus du côté de la population musulmane.