Si les relations entre militaires roumains et russes n’étaient jamais cordiales, comme on a pu souvent le constater, elles devaient être particulièrement délicates dans une place forte où la troupe était roumaine et le commandement russe. Au fond le général Stolipine, comme tous ses compatriotes, avait en très-médiocre estime les qualités militaires des Roumains.
Il ne se doutait pas plus que les autres hauts dignitaires de l’armée du tzar des preuves de vaillance et d’énergie que les soldats de la principauté allaient sceller quelques semaines plus tard de leur sang. Il penchait même à blâmer les égards qu’on avait eus pour la principauté, pour son gouvernement et pour ses lois.
« Il aurait fallu entrer tout bonnement chez eux, dit-il, sans demander la permission à personne. Comme cela nous aurions eu tout par voie de réquisition, au lieu d’être forcés de payer très-cher chaque brin de fourrage qu’absorbe un cheval de cosaque. » Il ne dédaignait pas non plus, quand il prenait son thé au konak, enveloppé dans une belle robe de chambre à ramages, de se divertir aux dépens de tel ou tel officier de la garnison.
Mais au moins, il savait strictement garder le décorum et, dans les rapports officiels avec le commandant roumain, il apportait une politesse des plus raffinées, trop affectée même, aux yeux d’un observateur, pour être sincère. Rendons au colonel M…, le commandant de place, la justice que ses sentiments à l’égard des Russes étaient de la même nature que chez son supérieur.
Pourtant, comme il se piquait de diplomatie, il n’était pas en reste de civilités parfois puériles et honnêtes avec le général. Au fond, les Roumains étaient très-mécontents de se sentir sous la férule d’un Russe alors qu’à Bukarest on croyait Nicopolis tout à fait au pouvoir de l’armée nationale. Mais pour la forme c’était, entre le général et le colonel, un échange de compliments, de salamalecs et de douceurs internationales du plus réjouissant effet, une scène de haute comédie toujours renouvelée, lorsque, entourés de leurs officiers, le général russe et le colonel roumain se trouvaient autour de la table commune.
Un incident surtout marqua bien la position réciproque des singuliers alliés. Peu de jours après la déroute de Plewna on avait tiré sur une patrouille de dorobantz roumains. Le coupable, un Turc du nom de Mohamed, avait été trouvé derrière les décombres d’une maison en ruines. Le colonel roumain eût voulu, selon les droits de la guerre, le faire fusiller immédiatement.
Mais les juges auditeurs russes s’opposèrent à l’exécution de la sentence et demandèrent que l’on fît le procès selon toutes les règles au malencontreux musulman. Ils exhibèrent des textes de loi, des paragraphes de règlement, tant et si bien que le général Stolipine consentit à faire juger le délinquant comme s’il s’agissait d’une tentative d’assassinat commise en temps de paix.
Sans doute, si Mohamed avait tiré sur une patrouille russe, on n’aurait pas fait tant de cérémonies, et les juges du tribunal militaire n’auraient pas discuté, en vidant des brocs, toutes les questions de jurisprudence soulevées par le cas de ce Mohamed. « Cela m’ennuierait beaucoup, disait le général, de faire fusiller ce pauvre diable maintenant. Je suis pour les exécutions immédiates, mais je n’aime pas les sentences rendues et exécutées à froid. »
Pourtant, malgré ces incidents, Stolipine sut éviter les frottements trop brusques entre ses officiers et les Roumains. Dans les cercles élevés de l’état-major on le dédaignait un peu, le traitant en fantasque.
Est-ce malgré cela ou peut-être à cause de cela qu’on lui a confié le commandement de la Roumélie orientale ? En tout cas, si les commissaires européens qui ont déjà eu maille à partir avec le gouverneur russe aiment les discussions pittoresques et paradoxales, ils seront servis à souhait.