Après une journée fort bien remplie, puisqu’elle avait été consacrée à visiter le champ de bataille, à grimper sur les rochers inaccessibles, d’où Hassan s’était fait déloger, — on ne comprend pas comment, — je voulus prendre congé du général. Il me fit d’abord une dissertation bien sentie sur la politique de la France, sur ses rapports avec la Russie, puis, avant de m’en aller : « Tenez, fit-il, je vais vous donner un souvenir… » Je me demandais in petto si l’ère des tabatières était rouverte dans la sainte Russie, tandis que le général cherchait au fond d’un bahut. Il revint au bout de quelques instants avec un instrument en métal, en forme de triangle et divisé par ses rayures. « Ceci, dit-il majestueusement, a appartenu à Hassan-Pacha, c’est avec ça qu’il réglait le tir de ses pièces. Je vous le donne. »
Je mis cette précieuse relique dans mon sac et piquai des deux. Mais avant d’avoir atteint le bas de la ville, je fus surpris par un violent orage, dont les signes précurseurs s’étaient montrés pendant toute l’après-midi. Les éléments se déchaînèrent avec une fureur sans pareille ; le fracas de trois batailles aurait à peine égalé le bruit des coups de tonnerre se succédant avec une rapidité inouïe ; des éclairs monstres déchiraient les nuages gris sombres, comme s’ils avaient voulu de nouveau consumer les ruines, les débris que j’avais sous les yeux. Les cimes des montagnes miroitaient par instants comme si elles émergeaient d’un brasier !
La pluie tombait drue, serrée, d’abord par flots, ensuite par torrents, puis comme une véritable trombe chassée par le vent. L’étroit sentier que je suivais pour gagner le bas de la ville, était changé en rivière et c’était par un vrai miracle et par l’effet d’un tour de force digne d’un premier sujet de cirque, que Kiki ne s’était pas encore abattu.
Il ne pouvait être question de passer le fleuve avec un temps pareil. Le Danube n’eût fait qu’une bouchée de notre barque. Il fallut donc laisser passer l’ouragan, réfugié sous la tente plus ou moins imperméable d’un chef de poste. Je trouvai là un compagnon d’infortune, trempé jusqu’aux os, M. T., un peintre valaque, ayant quitté son atelier qu’il venait d’installer à Paris dans le quartier de Clichy, afin de prendre sur le vif des croquis de batailles.
M. T. avait une peur atroce de la fluxion de poitrine et, à force de négociations parlementaires, il obtint d’un des officiers du linge de rechange et il opéra la métamorphose séance tenante.
La pluie cessa enfin, et je proposai à M. T. d’implorer pour la nuit l’hospitalité du général. Elle ne nous fut pas refusée, au contraire ; le commandant ayant appris qu’il accueillait un peintre traita M. T. de cher confrère et, tout en prenant d’excellent thé, le meilleur préservatif contre les fluxions, nous discutâmes sur l’art et la peinture, comme dans une brasserie de la nouvelle Athènes.
Le général appartient, autant que je puis en juger, à l’école réaliste, c’est du moins dans cet ordre d’idées qu’il façonne ses statuettes et dessus de pendules. T. ne le contraria pas trop, et il plut tant à son interlocuteur, que celui-ci lui offrit en toute propriété et comme un cadeau fait en vertu de son pouvoir discrétionnaire une maison avec jardin, qu’il pourrait choisir à Nicopolis, pour y installer son atelier.
La conversation se prolongea ainsi jusque bien avant dans la nuit, et nous causions dans la chambre où l’ancien commandant turc Hassan-Pacha réunissait ses officiers en rapport.
« Voyons, messieurs, où vais-je vous loger ? » dit le général, après avoir tiré sa montre enrichie de pierreries, qui marquait déjà beaucoup plus de minuit. — « Eh ! pardieu, il y a la salle de bains du harem ! Les divans y restent encore, on vous prêtera quelques manteaux et vous y dormirez à merveille. » C’est ainsi que T. et moi nous couchâmes dans la pièce où mesdames Hassan (il y en avait quatre, paraît-il) se livraient à leurs ablutions. Le bassin, au milieu, était vide, bien entendu ; les divans, le long des murs, presque neufs ; comme ornements, il n’y avait guère que deux glaces imitation de Venise, dans des cadres de rocaille. Au fond, une fenêtre à ogive, aux carreaux multicolores, d’un verre grossier, ouvrant la vue sur la campagne. L’orage avait tout à fait cessé, l’air était embaumé et le ciel, redevenu pur, scintillait d’étoiles. L’œil embrassait librement le panorama de la ville encadrée de rochers, du Danube roulant des flots encore légèrement agités, et, de l’autre côté, la vaste plaine valaque, avec les bâtisses diverses de Turnu-Maguerelé, émergeant au milieu des jardins et mêlés d’églises, dont les coupoles de zinc, brillaient sur le fond noir. Au-dessus des montagnes, un couple d’aigles évoluait en traçant des cercles magiques avec leurs larges ailes.
Je fermai la fenêtre et allais m’étendre sur le divan, quand une jolie chatte angora aux yeux brillants surgit dans un coin. C’était, paraît-il, une des bêtes favorites de mesdames Hassan qui, à défaut d’autre société, recherchaient l’intimité des félins, comme leurs sœurs des harems en général.