« Fathma », c’est ainsi que je baptisai l’angora, se pelotonna sagement dans un coin comme une personne qui a ses habitudes et n’aime pas y déroger. Elle me prit en amitié et me suivit plusieurs jours.

Le jugement du turc Mohamed devait avoir lieu le lendemain et, puisque l’intempérie de la saison m’avait retenu à Nicopolis, je voulus profiter de l’occasion pour voir fonctionner un tribunal militaire russe, en temps de guerre. La cour martiale siégeait dans la salle d’école du village, une grande pièce carrée, traversée par des poutres qui soutenaient assez mal la maison et dont le plancher avait un peu souffert, vu qu’on s’était servi pendant plusieurs jours comme écurie de cet établissement primaire ; la cour siégeait au fond de la salle ; on y avait disposé à l’intention des juges militaires (la justice est rendue par une catégorie toute spéciale d’officiers jurisconsultes ayant fait des études de droit et passé des examens comme les magistrats civils) une grande table de bois blanc avec une demi-douzaine de chaises et d’escabeaux de paille. Une dizaine de bancs, sur lesquels les enfants de Nicopolis usent leurs premières culottes en épelant les vers du Coran, étaient réservés au « public ». Celui-ci se composait exclusivement d’officiers et de soldats russes et roumains : j’étais le seul civil.

La Cour entra en séance à neuf heures du matin ; elle se composait du président, de quatre assesseurs, du greffier et du procureur impérial. Tous ces messieurs portaient un uniforme vert sombre, la tunique à deux rangs de boutons, le collet rayé de deux galons d’or. Dès que l’audience fut ouverte, le pope assis au premier banc parmi quelques officiers déroula ses longs cheveux blonds qu’il portait noués et roulés en nattes, revêtit un surplis, étendit sur la table devant la cour un tapis richement brodé, sur lequel il posa d’abord un crucifix, puis une bible de grand format, dont un bibliophile eût fait son régal. Le prêtre baisa d’abord le crucifix, puis la bible, s’agenouilla et revint à sa place. Tous les témoins doivent prêter serment sur le livre saint, après avoir embrassé le crucifix, en répétant la formule que leur lit le pope.

Avant de s’occuper de Mohamed la cour jugea un sous-officier de cavalerie, joli garçon aux traits intelligents et énergiques. D’après nos idées en matière de discipline son affaire était fâcheuse et le cas quelque peu pendable en temps de guerre. Il y avait eu insubordination envers un supérieur. Le sous-officier étant gris était entré dans une cantine où se trouvaient des officiers ; comme il se comportait d’une manière bruyante un de ses chefs lui enjoignit de se taire ou de sortir. L’accusé ne fit ni l’un ni l’autre, il dit des injures assez fortement caractérisées aux officiers et finalement il fallut appeler la garde. L’avocat de l’accusé — un officier russe — fit valoir avec beaucoup d’éloquence la bravoure et l’excellente conduite antérieure de son client ; il raconta en termes pathétiques comment celui-ci s’était battu à la première bataille de Plewna, et n’avait dû son salut qu’à un miracle.

Les juges se laissèrent toucher par ce beau récit et le sous-officier en fut quitte pour quelques jours de prison.

On introduisit enfin Mohamed ; le pauvre hère avait une très-piteuse mine et ses haillons très-pittoresques mais atrocement déchirés sur toutes les coutures, cadraient parfaitement avec l’expression qu’il avait su donner à sa physionomie. Il avait les pieds nus et ses mains portaient encore des traces de cordes aux poignets. Pourtant la tête était belle et ne manquait pas d’une certaine finesse de race ; ses yeux brillaient comme deux charbons et une barbe très-noire et très-fournie entourait le visage d’une pâleur presque aristocratique.

Mohamed sentait bien que son salut, s’il était possible de l’espérer, était dans l’humilité ; aussi il tâchait de prendre un air doux, une apparence moutonnière à faire croire qu’il était incapable d’assommer une des innombrables mouches qui tachetaient les loques de sa casaque et qui voltigeaient autour de sa tête. Disons en passant qu’une de nos plus grandes souffrances c’étaient précisément ces légions de mouches qui se réunissaient par milliers pour harceler hommes et bêtes. On vivait au milieu d’un perpétuel bourdonnement ; il fallait garer sa figure au moyen de voiles de gaze ; et bien veiller à table pour que les plats ne reçussent pas l’addition d’une douzaine ou deux de dégoûtants insectes.

La procédure fut suivie avec la plus grande régularité comme s’il s’agissait d’un crime de droit commun évoqué devant une cour d’assises ordinaire.

Le président militaire, un homme plus froid et plus calme que beaucoup de magistrats, posait les questions en russe ; il fallut appeler un interprète, gros garçon à carrure de boucher qui traduisait les demandes et les réponses du turc en russe et du russe en turc. Quand les témoins, des soldats roumains ayant fait partie de la patrouille furent appelés à déposer, la tâche du drogman se compliqua encore davantage. Il fallut traduire d’abord les paroles du président en roumain, puis communiquer les réponses en turc à l’accusé pour refaire cette promenade polyglotte en sens inverse. Le procès prit toute la matinée ; un jeune lieutenant roumain presque imberbe, désireux de prouver qu’il savait le russe sur le bout des doigts, prononça une plaidoirie attendrissante avec des larmes dans la voix et des gestes qui montraient qu’il avait pris maître Lachaud pour modèle. Son discours fut gravement écouté par les juges, qui gravement aussi condamnèrent Mohamed à mort. Comme je ne suis plus revenu à Nicopolis, j’ignore si la sentence fut exécutée.

A Turnu-Maguerelé, une petite ville de province d’une tranquillité idéale, relativement propre et jouissant d’une fort belle promenade, se trouvait nombreuse société. M. Bratiano y était accouru pour surveiller le service des vivres et des transports. Installé à la préfecture il contrôlait tous les détails avec la plus grande sollicitude, sans cesser pour cela de diriger la politique de la principauté. Le colonel Gaillard, l’attaché français au quartier général russe, venait d’arriver du camp du tzar pour inspecter les troupes roumaines et signaler à titre officieux au prince les réformes qui pourraient être rapidement introduites avant de conduire les soldats au feu.