Je retrouvais aussi sous l’uniforme, la croix de la Légion d’honneur si vaillamment gagnée pendant la terrible campagne de l’Est sur la poitrine, notre ancienne connaissance le colonel Pilat, gendre de M. Rosetti. Il remplissait alors les fonctions de sous-chef d’état-major du prince Charles et il venait pour faire les honneurs du camp au colonel Gaillard. Enfin un hôte d’un genre différent était ce cavalier mince, élancé, dont le type méridional, la barbe d’ébène et le costume moitié militaire moitié de fantaisie m’avaient déjà frappé au moment de passer le Danube. Ce cavalier n’était autre que Don Carlos ; expulsé de Paris par ses amis les ministres de l’ordre moral, auprès desquels M. Canovas del Castillo avait fait agir les grands arguments sans réplique, le représentant de la légitimité espagnole était venu chercher des distractions en Orient. Il avait d’abord éprouvé une déception.
L’empereur de Russie lui avait refusé tout grade dans son armée malgré de pressantes sollicitations ; Don Carlos s’était alors rabattu sur le prince de Roumanie avec qui l’unissent des liens de parenté ; mais Carol n’osait pas accorder à son parent ce que le tzar lui-même avait cru devoir refuser. Il y aurait eu trop d’opposition dans le ministère et dans la presse. Finalement Don Carlos et son aide de camp, ce même général Boët mêlé depuis à la fâcheuse aventure du vol de la Toison d’or, obtinrent l’autorisation de circuler dans les positions russes et roumaines comme de simples amateurs.
Don Carlos est un joyeux compagnon, et des gens qui ne se trouvaient pas dans les diligences détroussées au nom du droit divin, ou dans les villages saccagés en vertu du même principe, vantent beaucoup son amabilité. Il se fit promptement des amis parmi les officiers de l’état-major roumain, et on le fêta quelque peu. Ces sentiments, il est vrai, n’étaient pas partagés par les représentants du journalisme républicain français que je retrouvais à Turnu. Il y eut même certain soir échanges de propos aigres, accompagnés de regards peu bienveillants, entre deux tables du Gradina, où jouait l’inévitable bande de tziganes. A l’une de ces tables se trouvaient M. L…, de l’Illustration et M. S…, de la République française, et à l’autre, le prétendant et son aide de camp. Grâce à la prudence des Espagnols, on en resta aux préliminaires, et le « roi » battit en retraite et rentra dans son logement, où il fut rejoint par des officiers qui lui offrirent un punch avec beaucoup d’accessoires, à l’abri des regards indiscrets et des commentaires malins.
Quand Nicopolis tomba aux mains des Russes, on constata également parmi le butin la présence de deux chaloupes canonnières, qui avaient été maintenues à l’ancre devant la ville, par la crainte salutaire des batteries, dressées sur le rivage, qui avaient mis l’un de ces bâtiments à peu près hors de service. Cependant avant de livrer ces trophées à l’ennemi, les Turcs avaient détruit les machines, en dévissant certaines pièces essentielles, de sorte que les Russes furent dans l’impossibilité de se servir immédiatement des bateaux. Il s’agissait de les réparer aussi promptement que possible. Le capitaine de frégate russe chargé du commandement des deux canonnières apprit qu’il y avait à Bukarest un ancien contre-maître de la compagnie des chantiers maritimes de Toulon, où Abdul-Azis, quand il fut pris de la rage d’avoir une flotte cuirassée, avait fait construire la plupart de ces bâtiments. Immédiatement, on télégraphia à M. S… de se rendre à Turnu-Maguerelé pour examiner les bateaux, et donner son avis sur la réparation.
L’ex-contre-maître accourut en poste, et reconnut les bateaux pour y avoir travaillé, alors qu’il était employé dans les chantiers de la compagnie toulonnaise.
Il y avait même été chargé à cette époque d’accompagner les canonnières jusqu’à Constantinople, et de les livrer contre paiement en espèces. Voilà comment on se retrouve dans la vie.
S… se chargea de la prompte réparation des bateaux, mais il demanda un délai de trois semaines pour les livrer en bon état à la marine russe, parce qu’il fallait commander à Toulon les pièces essentielles, les bielles des machines à vapeur. S… était tellement sûr de ses actes qu’il consentit à stipuler un assez fort dédit pour chaque jour de retard, les trois semaines une fois écoulées. Le terme fatal approchait, l’administration des chantiers avait avisé S… du départ de ses bielles, et tous les jours il courait à la gare de Bukarest pour savoir si les précieux colis n’étaient pas arrivés. On se décida à envoyer à Toulon un officier de marine russe ; mais celui-ci fit le détour, passa par Paris et jugea à propos de tomber malade à Nice.
S…, qui voyait toujours grossir la somme du dédit stipulé, se mit lui-même en route ; il fit d’une traite le trajet de Bukarest à Toulon. Cent dix heures d’express ! Il constata que les bielles avaient été régulièrement emballées et expédiées. Après avoir à peine respiré, S… remonta en wagon et suivit à la piste de Toulon à Lyon, de Lyon à Strasbourg, de Strasbourg à Vienne les fantastiques colis, interrogeant les chefs de gare, fouillant les consignes et poussant ses investigations jusque dans les derniers recoins des postes de douane. Enfin, après avoir fait quinze cents lieues en dix jours, S… finit par découvrir ses bielles à Orsova, sur la frontière de l’Autriche et de la Roumanie, à une dizaine d’heures de Bukarest.
Par une faute de l’expéditeur on avait dirigé les colis par la Hongrie au lieu de la Galicie. Les employés maggyars, chauds amis des Turcs et ennemis ardents des Russes, faisaient la chasse à la contrebande de guerre. Sans doute les bielles leur avaient été signalées ; les caisses furent ouvertes et la marchandise saisie. Tous les efforts, toutes les réclamations de S… restèrent sans résultat ; la capture fut jugée bonne prise. Il en était pour sa course folle à travers l’Europe et pour son dédit qui prenait énormément de ventre, tandis que les canonnières, parfaitement radoubées, coquettement peintes, joliment pavoisées aux couleurs russes, mais incapables de se mouvoir, se balançaient paresseuses et inutiles sur les flots grisâtres du Danube.