Les conséquences de Plewna. — Situation critique des Russes. — Le quartier-général à Gorny Studen. — Un sybarite. — Les paysans bulgares. — Hospitalité forcée. — Un Tcherkesse de la suite impériale. — Une ferme en Bulgarie. — Générosité du tzar. — Une division en marche. — Une journée au quartier-général. — Nouvelles de la bataille des Balkans. — La vie de l’empereur à Gorny Studen.
Les suites de la défaite de Plewna se manifestaient tous les jours. Il semblait que le prestige militaire de l’immense Russie était destiné à être déchiré en lambeaux par ces Turcs tant dédaignés. Toute la marche des conquérants se trouvait suspendue et la conquête elle-même mise en question. Dans les Balkans, Gourko avait dû tourner bride laissant derrière lui la dévastation et la ruine, les villages turcs brûlés, les chemins de fer et les télégraphes détruits et livrant aux représailles d’un ennemi impitoyable les populations chrétiennes qui, à la vue des cosaques libérateurs s’étaient singulièrement hâtés de piller les propriétés de leurs oppresseurs.
Ils allaient chèrement expier un moment d’illusion.
Devant Rustschuk, les prévisions du baron Jomini s’étaient complétement réalisées. La grande armée turque, concentrée dans l’inexpugnable quadrilatère, avait vengé les dédains dont elle avait été l’objet. Depuis qu’il avait pris les rênes du commandement à la place du débile Abdul-Kerim, Mehemet-Ali s’était chargé de faire sentir aux Russes quelle faute avait été la leur en laissant derrière eux une armée de cette force. Le nouveau généralissime, qui arrivait au commandement avec l’auréole d’une carrière d’aventures qui devait bientôt se terminer par une aventure sinistre, avait animé pour quelque temps du moins son armée d’un souffle brûlant.
Chacune de ses rencontres avec les Russes était une victoire. A Kadikio, à Kara-Hassan, à Rasgrad, la supériorité de sa tactique et de l’armement des troupes bien plus que la force numérique triomphèrent des Moscovites. Insaisissable comme Protée, il faisait exécuter aux Turcs si lourds à se mouvoir des marches forcées d’une hardiesse et d’une rapidité inouïes. Ils attaquaient tantôt en flanc, tantôt en queue, tantôt en tête, le corps de cent mille hommes (sur le papier, du moins) confié au prince héritier et chargé d’envahir Rustschuk. En huit jours, dans la première semaine d’août, le terrain fut complétement déblayé et les avant-postes du grand-duc refoulés à trente kilomètres de la place. Si Mehemet avait pu agir à sa guise, il eût jeté les Russes dans le Danube, comme ils l’ont craint pendant longtemps ; mais il était cloué sur place par les ordres contradictoires et décourageants qu’il recevait de Constantinople. A l’état-major russe le prestige qui entourait le fils du musicien de Magdebourg devenu muchir (maréchal) ottoman était énorme ; on en parlait avec le plus grand respect, parfois même avec frayeur. On rendait hommage à ses qualités ; il faisait la guerre à l’européenne, il respectait les parlementaires, avait défendu que l’on tirât sur les ambulances ; ses troupes ne massacraient pas les blessés et ne mutilaient pas les morts.
Mehemet-Ali devant Rustschuk, Suleyman Pacha marchant sur les Balkans par la Roumélie et harcelant avec son avant-garde les traînards de Gourko, Osman Pacha qui convertissait Plewna en un Sébastopol bulgare, serraient l’armée russe dans un étau de fer. Dès le lendemain de Plewna, le télégraphe avait transmis à Saint-Pétersbourg des appels de secours de l’empereur et du généralissime, reconnaissant qu’ils s’étaient trompés sur la valeur, le nombre et la capacité de leurs ennemis.
Des nouveaux corps d’armée avaient été mobilisés ; les soixante mille hommes de la garde avaient été interrompus au milieu des manœuvres du camp de Krasnœ Selo par un brusque ordre de départ ; mais la route est longue de la Baltique aux Balkans, et dans l’intervalle, le lion Osman, le tigre Suleyman et l’aigle Mehemet pourraient prendre entre leurs griffes et leurs serres la faible armée d’occupation de Bulgarie et la broyer. Ils l’eussent fait certainement sans la jalousie qui divisait entre eux les généraux du sultan, sans le manque de patriotisme de Suleyman, qui préféra laisser écraser inutilement son corps d’armée aux passes de Shipka plutôt que de concerter utilement ses mouvements avec ceux de son rival Mehemet ; mais ceci est de l’histoire, et nous n’en faisons point. Revenons à l’anecdote.
Pendant ce mois d’angoisses, d’épreuves et de transes continuelles, pendant ce mois d’août 1877, l’empereur de Russie, qui ne voulut quitter à aucun prix et malgré toutes les sollicitations ni son armée, ni le territoire conquis où l’on se maintenait avec tant de peine et en courant des dangers sérieux, campait sur le plateau de Gorny Studen, situé à vingt kilomètres environ de Sistowa.
Le 19 août, je partais de cette ville pour retrouver au quartier général la plupart des personnes dont j’avais fait la connaissance, soit à Bukarest, soit à Plojesti. Un hasard aimable me donna pour compagnon de route un Belge, M. Bataille, ingénieur attaché à l’exploitation des chemins de fer russes, et un entrepreneur de travaux, M. M…
Ces messieurs se rendaient au quartier général pour soumettre au chef du génie un projet de chemin de fer à établir entre les bords du Danube et la future capitale de la Bulgarie, Tirnova. M. M…, qui était un sybarite, avait voulu que l’excursion se fît dans les meilleures conditions.