Il avait déniché, avec l’instinct fureteur de l’épicurien, une confortable calèche de voyage, bien suspendue, bien capitonnée, une véritable dormeuse. Après les guimbardes inversables et les véhicules antédiluviens, auxquels nous en étions réduits depuis quatre mois, ce produit d’une carrosserie civilisée nous parut un véritable prodige. Une grosse charrette recouverte d’une bâche était destinée aux nombreuses caisses de bagage et aux provisions de bouche de MM. B… et M… Un valet factotum dont la corpulence, la figure et, comme je m’en aperçus plus tard, la gloutonnerie rappelaient Mouston des Mousquetaires, surveillait d’un regard, à la fois vigilant et affectueux, les caisses, les malles, les sacs de nuit qui étaient entassés là, comme s’il s’agissait d’entreprendre un voyage au long cours. Les deux sacs de toile qui ballottaient sur l’arrière-train de Kiki, contenant toutes nos ressources de linge et de toilette, constituaient un contraste trop spartiate avec le luxe déployé par mes compagnons.
M. M… connaissait un peu tout le monde dans l’armée, et il aimait beaucoup à causer. Aussi il y eut une halte trop prolongée à mon gré dans un restaurant en plein vent établi par un écorcheur à face grêlée qui cherchait à compenser l’insuffisance de son service et l’immodicité de ses prix par des grossièretés à l’adresse des clients forcés. Je vis, pour la première fois, pratiquer ces horribles mélanges que certains Russes admettent.
M. R…, tout en racontant avec beaucoup de prolixité, ses petites affaires, avait versé de l’eau de Vichy et du cognac, dans du soi-disant cliquot. Les conséquences se firent sentir plus tard ; mais n’anticipons pas.
La route de Sistowa à Gorny Studen est continuellement accidentée ; on monte et on descend, on remonte et on redescend ; une colline déboisée succède à l’autre, et des villages sont assis dans les entonnoirs situés entre deux éminences. En général, la campagne, dans cette partie de la Bulgarie est belle ; on pressent déjà les merveilles du paysage de la Thrace et de la Roumélie, les vallées de roses de Tirnova, les magnifiques plantations abondamment arrosées de Gabrowa.
La végétation est de beaucoup plus riche et bien plus variée qu’en Roumanie, mais la culture est bien moindre. Pourtant les villages ont une apparence plus respectable, les fermes et les maisons de paysans sont d’une construction moins misérable que de l’autre côté du Danube ; enfin on remarque partout une grande richesse de bétail et de volailles. Les habitants sont tels qu’on peut se les figurer, après des siècles d’oppression, se sachant livrés à l’arbitraire et aux exactions. Ils n’ont rien de l’expansion et de l’humeur enjouée du paysan valaque ; ils sont avant tout méfiants, peureux, et toujours disposés à tout cacher devant un étranger. Pourquoi viendrait-il, si ce n’est pour voler le peu qu’ils possèdent ? Sauf dans les villes, les Bulgares ne paraissent guère se douter qu’ils sont la cause et l’enjeu de la guerre. Il faudrait renoncer à leur expliquer comme quoi les régiments russes se sont mis en mouvement pour les délivrer. Aussi les officiers et les troupes russes se plaignent beaucoup de l’accueil qui leur est fait. On les reçoit, paraît-il, aussi mal qu’on pourrait accueillir des Turcs. L’armée libératrice trouve toutes les portes hermétiquement closes à toutes les demandes de pain, de vin, et l’on répond par l’éternel ni mai, je n’ai pas. Je viens de parler des Turcs…; mais il n’est pas rare d’entendre des officiers déclarer que les Bulgares inclinaient beaucoup plus du côté de leurs anciens maîtres que de leurs nouveaux, et qu’ils leur servirent volontiers d’espions. Aussi on avait fini par traiter assez mal les « frères slaves ». L’invariable ni mai avait fini par agacer les nerfs de MM. les Cosaques. Quand le paysan bêlait cette fin de non-recevoir, les « libérateurs » allaient droit aux bahuts qu’ils défonçaient d’un ardent coup de pied, et se servaient eux-mêmes. Nous dûmes aussi, du reste, recourir à la force pour ne pas loger à la belle étoile.
Après avoir franchi le plateau au bas duquel se trouve le gentil village de Tsarevitza, où M. M… voulut à tout prix faire halte pour interroger quelques Turcs prisonniers, assis au beau milieu de la place, après avoir bu quelques kilomètres plus loin de l’eau délicieuse à une de ces fontaines taillées dans le roc, enjolivées d’inscriptions qui sont la grande ressource du voyageur dans tout l’Orient, la nuit nous surprit à deux lieues environ de Gorny Studen, au village d’Akjiar. Après avoir grimpé au moins une dixième côte depuis le départ de Sistowa, nous tombâmes au beau milieu d’un camp d’une douzaine de mille hommes d’infanterie qui, arrivés le soir même, avaient choisi cet emplacement pour y planter leurs tentes et y faire la soupe. Ces centaines de tentes, ces flots de fumée s’élevant au-dessus des bivouacs et des marmites, les silhouettes des vedettes veillant pour la sûreté de leurs camarades, tout ce tableau qu’éclairait une pleine lune aux reflets d’argent ressemblait à un décor fantastique d’opéra et de féerie, beaucoup plus qu’à une scène de la vie réelle. Au milieu du camp qui bordait les deux côtés de la grande route, une charrette vint à passer, se dirigeant en sens inverse, c’est-à-dire venant du quartier général où nous nous rendions. Elle contenait un voyageur portant l’uniforme des Tcherkesses de la garde particulière de l’empereur. « Tiens, s’écria M. M… quand il l’aperçut, c’est Seller ! » En s’entendant appeler par son nom, le Tcherkesse fit un signe de surprise ; il ne s’attendait pas à retrouver une connaissance, il n’en fut que plus content. En cinq minutes, il nous mit au courant : faisant partie de la suite de l’empereur, il avait été détaché avec quatre de ses compagnons sur le champ de bataille de Plewna, le 31 juillet, pour y porter des ordres. Ils étaient arrivés au beau milieu de l’action, et s’étaient empressés d’y prendre part. Les quatre compagnons de M. Seller y restèrent ; quant à lui, il fut grièvement blessé à la jambe, racontait-il, et, sur l’ordre du tzar, il allait en Russie achever sa convalescence. Après une courte délibération, nous résolûmes de camper ensemble dans une des maisons assez spacieuses et de fort belle apparence, étant donné le pays, dont les toitures scintillaient à une portée de fusil de l’endroit où avait eu lieu la rencontre. La décision était louable, mais il fallut la mettre à exécution, chose bien moins facile, grâce à la mauvaise volonté de MM. les paysans. Nous parlementâmes d’abord avec les propriétaires de la première maison : pas d’autre réponse que le fameux ni mai ; dans une seconde, on ne nous répondit même pas, toute la nichée feignit de dormir ; enfin, dans la troisième, un rustre madré nous fit comprendre que nos seigneuries, avec nos onze chevaux, nos cochers et domestiques, seraient bien à l’étroit dans son humble demeure ; il nous assura, comme je le compris ou plutôt devinai à grand’peine, qu’il y avait dans le même hameau une maison bien plus vaste, en y élisant domicile, nous aurions l’avantage, nous, de passer commodément la nuit, et notre homme celui de rester tranquille chez soi… « Bien, fis-je, montrez-nous cette belle maison. » Le paysan se gratta l’oreille. Sans doute qu’il tenait fort peu à ce que le fermier sût qui lui avait envoyé des garnisaires. Il essaya de s’en tirer en se lançant dans des détails topographiques sur la direction où se trouvait cette maison forcément hospitalière ; mais je ne m’y fiais pas.
Je piquai vers la charrette du Tcherkesse pour le prier de me prêter le coutelas qu’il portait à la ceinture et, sans le tirer du fourreau, j’invitai d’un ton très-décidé mon interlocuteur à me servir de conducteur. Il eût bien voulu esquiver la corvée, mais, en regardant le coutelas il voulut bien s’y résigner. Les montures de MM. B. et M. et la charrette de Seller restèrent sur la route tandis que je poussais la reconnaissance dans la direction que m’indiquait le Bulgare. Nous nous arrêtâmes, en effet, à l’entrée d’une ferme dont l’allée était fermée par une palissade de bois. Des chiens se mirent à hurler par douzaines, et mon guide voulut profiter de l’émoi pour opérer un mouvement en arrière. Mais en faisant cabrer Kiki, j’eus raison de cette tentative, et mon Bulgare dut aller réveiller le propriétaire de cette villa de paysans. La discussion parut durer assez longtemps ; je tournai bride et fis part de ma découverte à la petite caravane ; aussi, avant que le fermier se fût décidé à nous ouvrir, le gros Mouston aidé du Tcherkesse avait forcé la palissade et les trois voitures entrèrent triomphalement dans la cour de la ferme. Le propriétaire, une assez belle tête de vieillard, était en grand échange de horions avec l’autre paysan ; il le remerciait à sa façon de lui avoir procuré notre visite. Nous laissâmes les deux Bulgares se rouer de coups ; il s’agissait avant tout de dételer les chevaux et de les mettre à l’abri sous un grand hangar qui se trouvait là à souhait. C’est alors seulement que M. M… intervint en médiateur. On donna une pièce blanche au conducteur, ce qui parut l’étonner et changea aussi les dispositions hostiles du vieux fermier. On nous avait pris pour des réquisitionnaires, des pillards peut-être ! mais, du moment que nous étions gens à dénouer les cordons de la bourse, c’était toute autre chose.
L’amphitryon malgré lui fit lever à l’instant sa femme, son berger, deux jeunes filles, — les demoiselles ou les servantes de la maison, je ne sais trop, — et comme ces estimables personnes couchaient toutes vêtues, il ne leur fallut pas beaucoup de temps pour disposer sous le yalisk (la vérandah qui se trouve à l’entrée des maisons dans les villages turcs) des nattes, des coussins et des tapis. Mouston déballa les provisions, y compris deux bouteilles de champagne authentique. La famille bulgare, qui ne connaissait pas ces produits vinicoles, ouvrait de grands yeux, et le petit berger s’enfuit épouvanté, en écoutant la détonation des bouchons. La civilisation sous ces espèces n’avait pas encore pénétré jusque dans ces parages, et nous eûmes, ce soir-là, le mérite original de griser avec quelques verres de moët toute une famille bulgare.
Les dames durent regagner en titubant leur dortoir commun ; le patriarche, capable d’ailleurs d’en ingurgiter long, resta encore au milieu de nous et présidait en quelque sorte le festin improvisé. La longue chevelure blanche, l’ample robe de laine serrée à la taille par une ceinture bariolée, la figure caractéristique du Tcherkesse avec sa véritable expression de férocité, encore rehaussée par le bonnet de fourrure et la tunique garnie de cartouches, donnaient à cette scène, qu’éclairait la lueur vacillante d’une chandelle fichée dans une bouteille posée par terre au beau milieu du rond que formaient les assistants, une teinte à la Callot. Au dehors, on entendait le chant du rossignol, le cri de la chouette et les appels des sentinelles.
Pendant le repas, le Tcherkesse raconta en gasconnant un peu l’épisode qui lui avait valu sa blessure. « Il fallait à tout prix, dit-il, faire sauter un petit pont jeté sur un torrent, pour empêcher les Turcs de nous poursuivre. Mes quatre frères d’armes et moi, nous nous glissons jusqu’au milieu du pont. Nous avions chacun un paquet de dynamite. Avant d’arriver à l’endroit où il s’agissait de les déposer, deux sont tués par un obus, un troisième reçoit une balle dans le front après avoir déposé la charge qu’il portait. Enfin le quatrième et moi nous retournons de toute la vitesse de nos jambes en arrière, tenant les fils de nos paquets. Mais la distance a été mal calculée. Nous étions encore sur le pont que l’explosion se produisit. Mon ami est déchiré en morceaux, ses restes tombent dans le torrent avec les débris du pont. Quant à moi, je n’y comprends rien, j’ai été lancé à quelques mètres de là sur le rivage où se trouvaient les nôtres, avec une jambe brisée. Pour le reste, j’étais sauf, et le pont était détruit. Une ambulance qui passait me recueillit, et je restai quinze jours au lazaret. A peu près guéri, je rejoignis le quartier général. L’empereur demanda à me voir. Il me reçut aujourd’hui sous sa tente. J’appris de sa bouche que j’étais décoré de l’ordre de Saint-Georges, il me l’attacha lui-même sur la poitrine (la croix brillait, en effet, sur l’uniforme). Je remerciai Sa Majesté et allais me retirer… « Il faut que tu te soignes, maintenant, me dit l’empereur ; auras-tu de l’argent pour le médecin ?… » Puis, avisant ma sacoche que vous voyez : « Ouvre-moi cela ! »