» J’obéis ; l’empereur alors, ouvrant un tiroir, prit à pleines poignées des pièces d’or de 5 roubles (20 francs) et il en mit autant que la sacoche en peut tenir ; voyez plutôt », et le Tcherkesse faisant jouer un ressort nous montra l’intérieur de son sac bondé d’impériales.

Comme je parus m’étonner un peu de cette largesse, M. B… cita quelques traits de généreuse prodigalité du souverain de la Russie. Lui-même avait été mis à même d’en juger, puisqu’à chaque voyage du tzar il recevait un bijou de grand prix. En 1867, lorsque le tzar se rendit à Paris, M. B… fut chargé de diriger le convoi impérial. Aux grandes courses de Longchamps, l’empereur Alexandre ayant appris que l’ingénieur s’y trouvait avec sa femme, il se fit présenter cette dernière, loua très-délicatement l’exactitude et le dévouement de son mari, et lui envoya le lendemain, à l’hôtel où M. et Mme B… étaient descendus, une paire de pendants d’oreilles de 20,000 francs. Dans d’autres circonstances, le tzar a montré que tout en étant fort généreux, — avec l’or de ses sujets, — la notion exacte de la valeur de l’argent lui manque entièrement. Une anecdote peint bien cette noble insouciance.

Le ministre de la maison impériale, M. le comte Adlerberg, connu pour ses goûts fastueux, souffrait beaucoup d’une bronchite. Les médecins lui avaient conseillé une saison de trois mois à Nice. Le comte ne demandait pas mieux que de partir, naturellement avec sa famille, ses secrétaires et une partie de son nombreux domestique, comme il convient à un grand seigneur ; mais les frais de déplacement l’embarrassaient, on fit une démarche indirecte auprès de l’empereur, et celui-ci se hâta de déclarer, comme on s’y attendait du reste, qu’il se chargeait de toute la dépense ! voyage, séjour, médecins, de telle sorte que le comte n’aurait à s’occuper de rien. « Combien lui faut-il ? ajouta S. M. — Deux mille francs ; ce sera assez. » Il y avait juste de quoi payer le voyage du comte et de sa suite jusqu’à Wirballen ! M. d’Adlerberg préféra soigner sa bronchite en Russie et ne s’en trouva pas plus mal.

M. M…, l’entrepreneur, ne pouvait se résigner à dormir sur de simples nattes de jonc comme nous. Le fidèle Mouston sortit de la charrette aux bagages un lit de camp qu’il déplia, monta et borda (il y avait une literie complète dans la bienheureuse charrette, qui ressemblait un peu à une arche de Noé) ; il mit à ces soins la sollicitude d’une mère préparant le berceau de son enfant. Rien n’y manquait, pas même le moustiquaire. Mais hélas ! malgré tous ces soins, notre sybarite passa une bien fâcheuse nuit. L’atroce mélange de pseudo-cliquot, de whiskey et d’eau minérale ne manqua pas son effet… A quatre ou cinq reprises, Mouston qui couchait en travers de la porte d’entrée au pied du lit, fut forcé de prendre une lanterne et de guider son maître. Mais à chacune de ses promenades, les chiens de garde se mirent à hurler, — ce qui engageait des bœufs parqués dans une étable à mugir, — une centaine de moutons faisaient écho en bêlant, — pour ne pas être en reste, des coqs ténors lançaient des co-co-ri-cos magnifiques, et enfin des grognements de porcs, coupés de miaulements félins brochaient sur le tout. Ce tutti de virtuoses du règne animal produisait une véritable symphonie de la musique de l’avenir et si quelque wagnerolâtre peut l’introduire dans sa prochaine tétralogie, je lui cède l’idée gratis — pour ce qu’elle vaut. Ces auditions terminées, les promenades de M. M… ayant cessé, un bruit de tambours, de fanfares, de hourrahs, nous empêcha de dormir la grasse matinée. Le soleil se levait radieux et déjà chaud. Le camp de la veille avait disparu. Les tentes étaient pliées, les troupes, une division de douze mille hommes, étaient rangées sur la pelouse sous nos yeux en un vaste carré. Au centre, le pope disait la messe. Cette cérémonie achevée, le carré se rompit, et les bataillons défilèrent à travers champs dans la direction de Gorny Studen. Le mieux était de les suivre. Je laissai M. B… se reposer et M. M… vaquer aux soins de sa toilette devant une table improvisée sur l’appui de la vérandah avec une pile de gros dictionnaires qui supportaient bien quinze flacons d’huiles, d’essences, de pommades et autres accessoires, sans compter plusieurs jeux de brosses, des collections de peignes, etc., etc., de quoi meubler le boudoir d’une dame très à la mode.

Je suivis à cheval le dernier régiment de la colonne et après vingt minutes de galop, j’atteignis Gorny Studen, assez gros village juché sur deux plateaux géométriquement séparés par un ravin. Le drapeau impérial flottant sur un grand mât indiquait sur la colline à droite l’emplacement du camp de l’empereur. Sa Majesté, un peu souffrante depuis quelques jours, avait besoin de repos, elle dormait encore, par conséquent un aide de camp vint à la rencontre de la colonne pour faire cesser la musique qui jouait des airs fort pimpants. Les troupes, au lieu de passer devant la maison de l’empereur firent un circuit et s’engagèrent directement sur la route des Balkans.

Voici, pour donner une idée de la vie que l’on menait à cette époque au quartier général, le récit de ma journée passée au milieu des hauts dignitaires de l’armée russe.

9 heures du matin. Visite au général Steiner, prévôt général de l’armée ; visite indispensable pour le visa de mon passeport. Je trouve Son Excellence dans une belle colère, selon son habitude, contre les fournisseurs et vivandiers. Il vient justement d’en recevoir deux qui s’étaient permis d’arriver au quartier général sans autorisation. Ces honnêtes industriels avaient dû rebrousser chemin immédiatement sous la conduite de deux cosaques. L’accès de mauvaise humeur de Son Excellence ne passe pas, tout en apposant sa griffe sur mon portrait-carte ; ce général me fait savoir que je n’avais pas le droit de séjourner plus de vingt-quatre heures au quartier général. Le rigoureux grand prévôt dut certainement s’apercevoir à la mine que je fis combien cette communication me peinait peu.

9 heures 1/2. Je me fais indiquer la tente du colonel Hasenkampf, chef du bureau d’information et de la presse. Cette tente est couverte en poil de chameau à la tartare, et grâce à cette précaution, il y règne une agréable température. Le colonel, toujours aussi fin, aussi diplomate, aussi arrondi en gestes et ambigu en discours, me reçoit dehors ; sans doute que les secrets d’État le rendent plus discret que poli. Selon sa louable habitude, M. de Hasenkampf m’annonce qu’il n’y a rien, absolument rien de nouveau. Je m’offre alors l’inoffensif plaisir de questionner mon très-discret interlocuteur sur plusieurs faits qui me sont connus et certifiés authentiques. Désarroi visible du colonel, qui ne comprend pas comment un journaliste est en mesure d’être informé quand le bureau officiel de la presse a décidé qu’il ne devait rien y avoir de nouveau.

Je touchai aussi un mot à M. de Hasenkampf d’un M. de B… qui passait pour un agent du gouvernement russe, fonctions qu’il a remplies effectivement à Paris et en Suisse. Ce monsieur avait jugé à propos à Bukarest de me signaler les mauvaises dispositions de l’état-major russe à mon égard ; à l’en croire, j’étais marqué comme un ennemi de la Russie, et je risquais gros en suivant les opérations. Je priai M. le colonel Hasenkampf de me communiquer les raisons, qui, selon M. de B…, m’avaient mis en quelque sorte au ban de l’état-major. Le colonel haussa les épaules : « M. de B…, dit-il, est un blagueur. »

Dix heures. Déjeuner dans un des restaurants très-gentiment établis à l’extrémité du camp. On se dirait à une fête en Suisse, dans une de ces cantines que les entrepreneurs savent si bien recouvrir de toiles bariolées. Le paysage accidenté complète encore l’illusion. Les cantiniers sont des Alsaciens qui ont émigré en Bulgarie dans l’espoir de faire fortune. Ils se plaignent, ils se répandent en récriminations amères sur les procédés de leurs clients. Plus l’officier russe est élevé en grade et plus il est de grande famille, moins il a d’égards pour ceux qui le servent. Il ne regarde pas aux épithètes malsonnantes, aux verres jetés à la figure, et même aux coups. Un des deux Alsaciens était hors de lui. Un des aides de camp du prince Leuchtenberg venait de le traiter en propres termes de compagnon de Saint-Antoine. Il est vrai que ce mouvement de vivacité était motivé par le fait que, dans sa sage prévoyance et pour compenser les injures qu’il était forcé d’empocher, le bon cantinier avait encore haussé de deux francs le prix de chaque bouteille de champagne, et qu’il réclamait un louis pour la fiole qui lui coûtait bien cinquante sous, non pas à Reims ou à Aï, mais à Pesth. Pourtant l’avidité d’un marchand n’excuse en aucune manière le manque d’éducation des clients titrés. A une table voisine de la mienne, plusieurs jeunes gens de fort bonne mine, vêtus d’uniformes tout ruisselants d’or et d’argent, s’interpellant entre eux : « mon cher comte, mon prince », parlaient une langue digne de Coupeau, de Mes-Bottes et des autres héros faubouriens de l’Assommoir. Déjeuner pas trop mauvais, un peu cher, mais qu’en somme on devait s’estimer heureux de trouver cuit à point dans ces parages.