Midi. Chaleur torride, sénégalienne, infernale. Je vais au campement impérial. Il faut descendre une colline et monter une autre. Le tzar, qui est propriétaire du palais d’Hiver, avec ses deux mille fenêtres de façade, du fier Kreml de Moscou, de l’opulente villa de Livadia et de bien d’autres palais dignes des Mille et une Nuits, habite depuis plus d’un mois la maisonnette de bois d’un paysan bulgare. Quand l’empereur s’installa dans cette cahute, il n’y avait pas de vitres aux fenêtres et pas de vitrier dans les environs ; il fallut garnir les carreaux avec du papier de différentes couleurs.
L’ameublement de l’unique pièce habitée par l’empereur est à peu près tel qu’il suffisait aux besoins de confort très-peu développés de la famille du fermier. On y a ajouté seulement un lit de camp et un fauteuil assez usé. La table de travail de l’empereur a été fabriquée au camp même, elle possède une infinité de tiroirs ; les chaises et les bancs de bois sur lesquels on reçoit les visiteurs ont été, comme je l’ai dit, empruntés au mobilier ordinaire, enfin les carreaux de papier ne suffisant pas pour préserver le puissant autocrate des mouches, on avait tendu des pièces de mousseline rose qui, en interceptant les rayons du soleil, répandaient sur cet intérieur une lumière discrète, tamisée, mystérieuse, comme chez une beauté mûre, qui a des raisons de préférer les demi-teintes.
Deux autres pièces de cette maison de paysan étaient réservées l’une au comte Adlerberg, ministre de la maison de l’empereur et ami particulier d’Alexandre II, l’autre était habitée par le véritable auteur de la guerre d’Orient, — le général Ignatieff. L’étoile si brillante de ce militaire diplomate, pâlissait de jour en jour depuis que les affaires n’allaient plus à souhait. Il sentait planer au-dessus de sa tête la disgrâce qui allait s’abattre sur lui, et son état inquiet, nerveux, morbide, le prédisposait à la fièvre, — par ordre — qui ne tarderait pas à l’atteindre, et qui le forcerait à retourner dans ses terres. La responsabilité qui pesait en ce moment sur l’ex-ambassadeur de Russie à Constantinople était énorme. Il y avait, aux archives des affaires étrangères, certains casiers pleins de rapports sur la prétendue impuissance militaire de la Turquie, sur le mauvais état de son armement, sur la démoralisation et l’impéritie de ses chefs. C’est en se basant sur ces rapports qu’en dépit de conseils de gens connaissant le tempérament militaire des Turcs, la Russie se lança dans la guerre avec des forces inférieures et comme s’il s’agissait d’une promenade militaire.
Ce sont ces rapports qui furent invoqués au château de Livadia, en novembre 1876 quand le ministre de la guerre et quelques généraux prétendirent qu’avec deux cent mille hommes, on pourrait venir à bout de la Turquie, opinion énergiquement combattue par le grand-duc Nicolas. Or, toutes ces pièces étaient signées en toutes lettres Ignatieff. Ou bien le militaire diplomate s’était laissé grossièrement induire en erreur, ou il avait trompé son monde. Ce dilemme posé à plusieurs reprises avait beaucoup amoindri la fougue orgueilleuse de l’ex-ambassadeur. Il était bien modeste pour le moment, l’homme qui, aux yeux de la population, se donnait des apparences de demi-dieu.
L’empereur tenait deux fois par jour, à onze heures et à sept heures, table ouverte. La salle à manger avait été improvisée dans la cour de la ferme, sous une grande tente en toile. On mettait le couvert pour cent vingt personnes au moins, auxquelles se joignaient ordinairement une dizaine ou une vingtaine d’invités. La cuisine se faisait en plein air. Les diverses marmites, casseroles, bouilloires, etc., reposaient sur de forts chenets, fournis par les poutres de bois des maisons turques, que l’on commençait déjà à brûler et à abattre. Un Français, M. Vavasseur, avait la haute main sur le service de bouche. Il exerce, à la cour de Russie, la charge de maître d’hôtel. Habillé d’un uniforme vert, de coupe sévère et administrative, il circule au milieu d’une vingtaine de marmitons, revêtus du costume classique, et surveille l’exécution rigoureuse du menu qu’il a dressé le matin, en tâchant de se conformer aux goûts de Sa Majesté, autant que le permettent les circonstances locales. Pour le moment, le mouton et le dindon constituent le fond de ces menus ; on les accommode à toutes les sauces variées, que la féconde imagination d’un cuisinier de cour est capable d’inventer. Les additions étaient fournies par la fabrique spéciale de conserves que M. Vavasseur a installée à Saint-Pétersbourg pour le service exclusif de la cour, et par des entremets sucrés, dont la plus gourmande des nonnes eût fait ses délices. Les vins étaient, cela va sans dire, de premier choix, et soumis à un contrôle sévère ; enfin, réjouis-toi, orgueilleuse Normandie ! sois fière de tes produits, — le palais du tzar répugne à tout autre condiment d’assaisonnement que le beurre d’Isigny. Chaque courrier en apportait de grosses boîtes de fer-blanc, qui contenaient cinq à six kilos convenablement salés et conservés.
A côté du campement impérial, le télégraphe de campagne et la poste militaire sont installés dans deux fourgons assez semblables à des voitures de saltimbanques. C’est à ce fourgon qu’aboutissent les minces et chétifs fils de fer que l’on voit plantés au bout des bâtons jaunes, maigres comme des manches à balai, sur toute les routes où une colonne russe a passé. Les employés de la poste sont presque d’aussi méchante humeur que dans certains bureaux parisiens.
Quatre heures. J’ai lu, écrit et dormi sous la tente des cantiniers alsaciens. On me réveille en m’annonçant qu’un correspondant est arrivé des Balkans, où l’on se bat avec opiniâtreté depuis six à sept jours : un véritable combat de géants. Je vais voir, et je trouve, attablé avec une douzaine d’officiers, M. Forbes, du Daily News, mais en quel équipage, grands dieux ! La peau du visage était complétement tannée, grillée et par là-dessus couperosée, grâce à une jolie insolation. Les mains étaient hâlées, comme si elles avaient été passées à la poussière de charbon ; les habits noircis, déchirés, couverts de poussière, offraient l’aspect de loques informes, enfin tout le personnage montrait les traces d’une course folle pendant trois jours et deux nuits sur un malheureux cheval qui n’en pouvait plus. D’après le récit que nous fit rapidement M. Forbes, et que les convives militaires écoutaient avec une attention d’autant plus grande qu’on n’avait eu encore aucune nouvelle, une lutte homérique (il n’existe aucun autre terme) est engagée depuis le commencement de la semaine dans les passes des Balkans et surtout dans la passe la plus étroite et la mieux fortifiée, celle des Skipka.
Gourko, forcé de rétrograder devant Suleyman, condamné à évacuer la Roumélie, n’avait pas commis l’immense faute de laisser les Balkans dégarnis. Confiant dans l’énergie et l’esprit de sacrifice réellement admirable de ses troupes, il avait laissé dans la passe et dans les redoutes une poignée d’hommes, avec la consigne de se faire hacher en attendant les renforts, mais de ne pas céder un pouce de terrain. Cette consigne fut rigoureusement exécutée. Les Turcs, de leur côté, sentant l’importance de la possession de ces passes, et conduits d’ailleurs par un Suleyman-Pacha, dont le trait dominant de caractère était l’entêtement, s’acharnaient comme des démons après les précieuses positions défendues par leurs ennemis. Pour se rendre compte de cette lutte, il faut se représenter ce champ de bataille figuré par des sentiers tortueux faits pour les chamois et les chèvres, s’ouvrant des deux côtés sur des précipices sans fond, de rochers qu’il fallait escalader, le coutelas entre les dents, en s’aidant des pieds et des mains, de buissons pleins de ronces, où les vêtements et la peau se déchiraient…
C’est dans ces conditions qu’on se battait sans trêve ni repos, et au prix de sacrifices incroyables, qui prouvaient bien le mépris le plus stoïque de la mort chez tous les Musulmans. Les Turcs avançaient avec lenteur mais sûrement. Si des secours n’arrivaient pas promptement, si, malgré les difficultés inénarrables des chemins, on ne transportait pas à dos de mulet ou à dos d’homme des canons, des munitions et des vivres, la passe était perdue pour les Russes, le Danube était menacé, et de l’expédition du général Gourko, de ce ride étonnant par son audace et sa légèreté, il ne resterait rien que les villages incendiés de la Thrace et les gouffres béants des Balkans remplis de cadavres turcs et russes : magnifique banquet offert aux aigles et aux vautours.
M. Forbes, en arrivant au quartier général, avait fait un long récit de ce qu’il avait vu au général Ignatieff. Celui-ci s’était empressé de communiquer ces renseignements à l’empereur. Le tzar qui depuis la veille attendait avec une impatience fiévreuse un officier d’état-major, donna l’ordre de mander devant lui le correspondant anglais. Un aide de camp vint donc chercher M. Forbes et le conduisit chez l’empereur. Il resta plus d’une heure en conversation avec Alexandre II, et l’on raconte que le souverain et le journaliste rédigèrent ensemble la longue dépêche au Daily News qui apprit à l’Europe la lutte acharnée autour de la passe de Shipka. M. Forbes dut ensuite refaire son récit au grand-duc Nicolas, et comme on lui demanda ce qui qui était le plus agréable, il réclama une charrette et des chevaux pour continuer sa route dans la direction du Danube ; le vœu fut immédiatement exaucé.