Six heures du soir. « Il y a encore de mauvaises nouvelles, ils sont d’une humeur de chien ! » me dit l’un des Alsaciens. Je me mis en quête d’informations et j’appris qu’en effet les choses allaient de mal en pis du côté de Rustschuk, on disait Biela repris par Mehemet-Ali, les Turcs en marche sur Sistow ; on s’entretenait même de l’évacuation prochaine de Gorny-Studen et de la retraite sur le Danube. Le tempérament des Russes est ainsi fait : il voit ou bien tout en très-rose ou tout en très-noir.
Le petit fourgon du télégraphe de campagne est en pleine activité ; on appelle de tous côtés des secours pour les Balkans.
Un convoi de munitions et une colonne de voitures pleines de provisions se forment et l’empereur se rend compte en personne si ses ordres ont été fidèlement exécutés. Les convois partiront dans la nuit.
Neuf heures. Depuis une heure deux musiques militaires jouent devant la cantine qui se remplit peu à peu d’officiers de tous grades. On achève le concert par le ballet du Prophète. A la tombée de la nuit, les soldats se rangent sur deux lignes, sans armes, en petite tenue, ils entonnent un cantique : la prière du soir. C’est une mélodie grave, pénétrante, moitié militaire moitié religieuse. La prière achevée, les soldats rampent sous leurs tentes, et les officiers de service vont rejoindre leurs camarades à la cantine. Pour mon compte personnel, j’accepte avec reconnaissance une botte de paille et une couverture que m’offrent les braves cantiniers alsaciens, et je dors du sommeil du juste jusqu’au patron-minette le lendemain. Mon sommeil était même tellement sérieux, qu’un incident qui mit le camp en alarme, un coup de feu échappé au fusil d’une sentinelle, ne le troubla même pas.
Le soleil en se levant me surprenait à deux kilomètres environ du quartier général. Avant midi j’étais à Sistowa, où l’animation la plus grande régnait mêlée à toutes sortes d’odeurs de fritures, et, le soir, avant de continuer ma route vers Bukarest, je visitai, au lazaret de Simnitza, un confrère, M. Pognon, correspondant de l’agence Havas, qui avait été aux trois quarts assommé par un soldat russe qui voulait le dépouiller. Je trouvai M. Pognon en assez triste état (il est guéri depuis), soumis au même traitement que les officiers de son entourage, blessés à Plewna ou devant Rustschuk, et préoccupé surtout du bruit qu’on allait faire autour de cette attaque dans les journaux russes et viennois hostiles à la Russie.
CHAPITRE XVIII
Voyage dans la Dobrudja. — Une fausse alerte. — Les Turcs en Roumanie. — Conseil de guerre en wagon. — Galatz ville morte. — Braïla. — Histoire d’un bateau torpille. — A la recherche du trésor du Lufti-Djelil. — Les plongeurs. — Déception.
Le 7 ou 8 septembre, le convoi qui part de Bukarest à dix heures du matin, dans la direction de la Moldavie, emportait un grand nombre d’officiers russes, à leur tête le général prince Woronzoff, aide-de-camp de l’empereur. La destination de ces messieurs était la petite ville de Buseo, sur la ligne de Jassy, à trois heures environ de la capitale. Leur mission ostensible était de se rendre au-devant des premiers bataillons de la garde impériale annoncés depuis près d’un mois (comme s’il était possible de faire franchir à soixante mille hommes, avec armes et bagages, un espace d’un demi-millier de lieues avec la rapidité de l’hirondelle fendant l’air). Mais le but secret et véritable du voyage était bien autrement important que l’accomplissement d’un acte de politesse militaire. Il s’agissait tout simplement de prendre des mesures pour préserver le littoral roumain d’une invasion de Turcs. Certains points étaient positivement menacés. A Silistrie, en face de la petite ville roumaine de Kalarasch, les pionniers turcs construisaient un pont, et on pouvait lire dans des lettres de Constantinople, publiées par de grands journaux très-sérieux, que vingt mille Circassiens et bachi-bouzouks allaient, le séraskier lui-même le prédisait, rendre visite à la principauté. Le général Woronzoff avait l’ordre de ramasser toutes les forces échelonnées dans l’intérieur du pays, de requérir les premiers bataillons de renfort venant de Russie qu’il rencontrerait en route et de les diriger dans la direction du littoral qui paraissait la plus menacée. Il y avait péril en la demeure. La veille, le ministre de l’intérieur avait reçu un télégramme de la préfecture de Kalarasch conçu en termes désespérés, annonçant que la population, s’attendant à chaque moment au passage des troupes musulmanes, fuyait dans l’intérieur du pays, et que le signataire de la dépêche (c’était en l’absence du préfet, son secrétaire), se disposait à mettre les archives et la caisse hors des atteintes des bachi-bouzouks. Le préfet de Kalarasch était précisément en congé dans la capitale, il reçut l’ordre de rejoindre immédiatement son poste.
C’est ainsi que je le trouvai dans le wagon-salon avec le prince Woronzoff et ses aides de camp. On tint conseil de guerre dans le coupé. Un des officiers déploya une grande carte d’état-major, et tout le monde suivit attentivement les tracés des routes afin de se rendre compte de quelle manière rapide on pourrait faire parvenir aux milices territoriales du littoral les secours indispensables pour repousser une attaque de l’ennemi. Pour les Russes, il ne s’agissait pas seulement de préserver le territoire d’un allié, que leurs revers semblaient à ce moment livrer à l’invasion, il fallait aussi garder leur unique ligne de communication rapide. Le but d’une incursion de bachi-bouzouks n’était pas seulement le pillage, mais aussi l’anéantissement de la ligne de chemin de fer Bukarest-Jassy. Cette interruption aurait été plus fâcheuse et bien plus sensible que jamais au moment où l’on attendait les secours. De là l’empressement de l’état-major russe à préserver la côte de la Roumanie.
Les fâcheuses nouvelles de la veille avaient déjà fait la boule de neige. A Buseo, toute la population, bourgeois et paysans, encombraient le quai de la gare. Ils attendaient avec anxiété les nouvelles que nous devions leur apporter, mais, au contraire, c’est nous qui allions être renseignés par des gens très-effarés et ne demandant pas mieux que de jaser pendant tout l’arrêt du train.