Voilà ce qui s’était passé. Dans la nuit, les paisibles habitants avaient été réveillés en sursaut par le fracas des roues de l’artillerie et des caissons résonnant sur le pavé ; une batterie d’artillerie, stationnée dans la ville, s’éloignait au grand galop. Le matin, deux sotnias de cosaques étaient également parties dans la direction du Danube. Il n’en fallut pas davantage pour faire supposer que la tentative projetée avait été suivie d’un plein succès et que les Turcs étaient déjà à Kalarasch et même au delà.

Sur le parcours, jusqu’à Braïla, on retrouvait à toutes les stations la même cohue de curieux avides de nouvelles, désespérés de ne rien apprendre de positif, et prévoyant, pour le lendemain, l’arrivée des éclaireurs ennemis. Il faut convenir que si les événements ont montré que ces terreurs étaient inutiles, on ne pouvait les considérer comme tout à fait sottes et puériles. La Roumanie, comme je le remarquai chaque fois dans mes excursions, pays complétement plat, dépourvu de tout travail de fortification, était livrée à un coup de main. Donc, n’accusons pas ces braves gens, dont quelques-uns faisaient leurs paquets, de poltronnerie exagérée ; ils étaient inquiets et avaient toute raison de l’être.

Galatz, la grande cité commerçante de la Roumanie, m’a fait une impression de tristesse comme on doit en éprouver en mettant les pieds dans une des villes mortes dont parlent les voyageurs. Morte, Galatz le paraissait en effet, au mois de septembre 1877. Les grandes maisons entourées de beaux jardins, les villas opulentes des consuls, reconnaissables à l’immense mât dressé devant la porte où l’on arbore les couleurs de la nationalité dans les occasions solennelles ou périlleuses, les cottages des négociants, puis, un peu plus loin, vers le port, les comptoirs des sociétés de navigation, d’assurance, les banques et les docks, tout cela était morne, désert, abandonné. Pas une lumière ne brillait derrière ces volets, personne dans les serres, dans les salons somptueusement meublés où se réunit à cette heure, dans les temps normaux de la paix, une société raffinée dans ses goûts, aimant les réunions, les fêtes, les plaisirs, étalant un luxe largement alimenté par l’importance et l’étendue des transactions commerciales.

Toute cette gentry était bien loin ; le port étant fermé, la navigation suspendue par des torpilles, il n’y avait aucun intérêt qui retînt à la glèbe les armateurs et leurs familles. On s’était dispersé un peu partout : dans les eaux de la Bohême, sur la plage d’Ostende et de Brighton, dans les casinos de Trouville ou de Luchon, partout où les belles toilettes — un peu tapageuses — et les allures élégantes étaient assurées de trouver un public d’élite d’admirateurs. Pendant quelques semaines, la présence de nombreuses troupes russes avait donné à Galatz une animation d’un autre genre, mais depuis la tournure des événements on s’était hâté d’expédier en Bulgarie tout l’effectif disponible dont la présence était beaucoup plus essentielle au col de Shipka ou à l’armée très-menacée du prince héritier qu’autour des billards des cafés de la grande place ou dans les pintes grecques du port. Je me rendis compte bien vite que pour apprécier Galatz à sa valeur il fallait surprendre ce Marseille du Danube en pleine activité, alors que les barques, les navires, les trois-ponts même, amarrés dans le port, circulent joyeusement, entrant avec une cargaison de monnaie et sortant bondés de marchandises. Je m’enfuis à Braïla.

Cette seconde cité commerçante, tout aussi déserte, tout aussi morne que l’autre, offrait au moins quelques réminiscences historiques du début de la guerre. C’est ici que l’on bâtit, le 22 juin, le premier pont sur lequel le corps Zimmermann avait passé dans la Dobrudja. C’est ici également, ou du moins en vue de cette ville bombardée par elles, que furent coulées deux canonnières turques. Le passage, en somme très-engageant par lui-même, valait bien l’honneur d’une visite.

Au-dessus de la ville, un peu sur la droite, s’élève un coteau planté de vignes et d’arbres fruitiers très-soigneusement entretenus. De cette hauteur on domine tout le panorama : le Danube formant un coude au-dessous de la ville, le canal d’Atschin rejoignant le cours principal du grand fleuve et au fond du tableau la ville turque d’Atschin. C’est ici que les Russes avaient installé leurs batteries en pénétrant dans les principautés au mois d’avril, et la position était assurément bien choisie. Depuis cinq mois, du reste, les ouvrages de défense, rapidement élevés, étaient devenus inutiles, la guerre avait été portée bien plus loin et les blanches maisons de Braïla n’avaient plus à redouter d’autres cicatrices à part celles que çà et là elles montraient orgueilleusement au voyageur de passage. Les canons avaient été transportés ailleurs, et sur les redans, les contrescarpes, les chevaux de frises et les plates-formes des batteries poussaient l’herbe, les fleurs et surtout des pommes. L’heureux commandant de place vivait en villégiature. Il avait fait venir de Russie sa femme, ses filles, leur gouvernante et s’était installé avec la sérénité d’un philosophe épris de la nature dans une petite bastide sur le point culminant du coteau, au centre des vignes. C’est au milieu de ce charmant intérieur que je trouvai le guerrier dont l’autorisation était indispensable pour visiter ce domaine, devenu le sien, par droit de conquête. Le capitaine interrompit la leçon qu’il était en train de donner à la plus jeune de ses « demoiselles », me demanda la permission de faire un petit bout de toilette et nous nous mîmes en route.

« Voyez-vous cette mâture qui surgit hors de l’eau ? me demanda le capitaine quand après avoir visité très en détail toutes les anciennes batteries, nous eûmes grimpé sur le talus le plus élevé des ouvrages. J’interrogeai l’horizon et je découvris après quelques efforts une grande flèche de bois qui se balançait, en effet, hors de l’eau. Il pouvait y avoir, de l’endroit où nous étions à cette épave, quatre kilomètres et demi environ. C’est à cette distance que le Lufti-Djelil fut coulé bas d’un seul coup de canon. C’est à l’endroit même où nous nous tenions que le coup fut tiré. Le canon, une énorme pièce se chargeant par la culasse, au cou très-court, apoplectique et près d’éclater à chaque décharge, avait été conservé dans la batterie.

Un malheur ne vient jamais seul. C’est ainsi que huit ou dix jours après la perte de Lufti un autre bâtiment de le flottille turque fut anéanti cette fois par des torpilles.

Le capitaine, mon guide, qui alors ne pouvait donner autant de soins à sa famille, avait fait partie de cette expédition. Il s’agissait, pour la marine russe, d’éprouver l’efficacité d’un nouveau genre de torpilles récemment inventées et qui avaient été fabriquées, neutralité à part, en Autriche.

Voici comment on avait organisé l’expédition. Pendant la journée un officier roumain sachant le turc était allé à Atschin en explorateur et vêtu d’un déguisement, en marchand de dattes, je crois, il avait trouvé moyen de se faire conduire à bord d’une de ces chaloupes canonnières. Tout en fixant dans sa mémoire les endroits les plus propices pour la pose des redoutables engins, il raconta au commandant turc que les Russes étaient en fête à Braïla et qu’ils célébraient par des libations très-copieuses un anniversaire national.