Le capitaine remercia le faux marchand de dattes de son renseignement et il y ajouta tellement foi qu’il négligea de prendre les précautions les plus élémentaires et envoya tout le monde se coucher. L’explorateur avait dit vrai en partie. Les officiers russes de Braïla étaient réunis dans la grande salle d’un hôtel et célébraient la fondation de leur régiment. Mais tandis qu’on s’abandonnait aux plaisirs de la table à l’hôtel de ***, un officier de marine russe suivi d’une dizaine d’hommes — mon interlocuteur en était — s’avançaient à pas de loup le long du rivage et s’embarquaient sur un des petits bateaux à coquille plate et muni d’une machine à vapeur d’une grande puissance, mais dont le tuyau n’est guère plus large que celui d’un poêle d’appartement. C’est dans ces frêles embarcations qu’on dépose les torpilles sous leur triple cuirasse et reliées par un fil de fer.
La nuit était très-noire, rien ne trahit ce départ mystérieux de la petite expédition. Le vapeur minuscule coupa avec hardiesse et agilité jusque sous les murs d’Atchin. Le Roumain indiqua parfaitement les places… deux torpilles furent jetées à l’eau et glissées sous la quille du cuirassé ottoman où tout dormait, qui semblait dormir lui-même. Un coup de feu retentit cependant. Une sentinelle, postée plutôt pour satisfaire aux lois de l’étiquette que par précaution, sur la plate-forme de la cabine du capitaine, s’était doutée de quelque chose, elle avait tiré un coup de fusil suivi de quelques autres ; l’alarme était donnée trop tard, la petite chaloupe fuyait à tire d’ailes vers Braïla tandis que les ressorts infernaux des torpilles mesuraient le temps que le capitaine et l’équipage du beau navire avaient encore à vivre. Une explosion formidable retentit suivie d’une seconde. On vit une immense colonne de flammes se projeter vers le ciel puis se dissiper en une fumée qui se perdit dans les ombres de la nuit.
Un bruit de remous et c’était tout. Un beau navire et trois cents êtres humains venaient de s’engloutir dans les flots ! La force de la commotion avait été telle que tout avait disparu.
La carcasse du Lufti-Djelil, l’autre canonnière anéantie par un seul boulet russe reposait au fond du Danube et grâce à la baisse extraordinaire des eaux, les mâts, comme nous avions pu nous en apercevoir, étaient visibles. L’offre d’aller sur les lieux visiter cette épave fut acceptée avec enthousiasme et peu après nous roulions tous trois sur le grand pont bâti à pilotis qui relie la Dobrudja au continent roumain. La première chose qui frappe le regard en débarquant de l’autre côté c’est un tableau de dévastation. Un village, Gecet, habité par des Turcs, où les habitants de Braïla venaient souvent passer le dimanche, avait été entièrement anéanti. Il ne restait d’une centaine de maisons que les soubassements de bois comme pour attester que des hommes avaient demeuré ici et que d’autres avaient brutalement détruit leur asile. Le respect de la propriété avait été, paraît-il, pratiqué de cette façon dans toute la Dobrudja, et les colonels de cosaques avaient résolu à leur manière la question d’Orient en supprimant les musulmans et en bouleversant leurs habitations.
Pourtant si d’un côté la guerre cause des ruines, de l’autre on lui doit des créations. Nous avons vu qu’un pont reliait les deux rives du Danube. Le capitaine dit avec fierté combien de centaines de mille roubles il avait coûté à son empereur. C’est le terme consacré et invariable. L’empereur paie tout, donne tout… Mais là ne s’arrêta pas la force de création dans cette guerre. Autrefois il n’existait aucune communication régulière entre Atschin et le rivage du canal du Danube, on se perdait au milieu des joncs ; aujourd’hui il y a une route assez large et pas trop incommode, installée par le génie russe et rapidement achevée, grâce au concours des matelots grecs et italiens sans ouvrage, subitement transformés en paveurs. Il fallut quitter cette route après avoir fait trois ou quatre cents tours de roue et s’engager au milieu des joncs qui atteignaient presque à hauteur d’homme sur un terrain marécageux qui est sous l’eau la moitié de l’année. Tout d’un coup les joncs se séparent, voici une éclaircie : la partie supérieure de la cheminée du Lufti-Djelil a été projetée de ce côté et en tombant elle a fait place nette.
Nous retrouvons cette immense pièce, commençant déjà à se rouiller, fendue en deux, zébrée de rouge et de noir. Cinq minutes plus loin la forêt de jonc s’ouvre de nouveau, mais cette fois sur le fleuve ou plutôt sur l’étroit canal qui forme un des innombrables bras. L’épave du Lufti est là devant nous à quelques brassées seulement. Les eaux sont tellement descendues depuis quelques jours que toute la plate-forme du gouvernail est à découvert. A la vérité le gouvernail même est brisé, l’élégant grillage qui entrave et protége la plate-forme est rompu en maints endroits et tordu dans d’autres ; en revanche tout l’avant de la quille est en parfait état de conservation ; on peut encore, même admirer le luxe de badigeon de la marine militaire turque. La coquille du bâtiment était peinte en blanc avec des baguettes d’or, tout comme le salon d’un bourgeois aisé. Un croissant d’or entouré de lettres fantaisistes brillait au-dessus du mât d’artimon. La partie inférieure du navire était enfermée sous l’eau.
On attendait avec une certaine impatience à Braïla que la baisse continue des eaux mît complétement à nu la carcasse, et une pensée de lucre se rattachait à cette attente. Il y avait au sujet du navire une petite légende. La veille même du jour où l’explosion se produisit, racontait-on, une somme de 80,000 livres turques, en belles pièces d’or, avait été transportée à bord du Lufti-Djelil, c’était la caisse de la flottille ; en outre, les notables d’Atschin avaient mis en sûreté à bord leurs bijoux et leur argenterie. De cette manière, le Lufti-Djelil prenait les proportions d’un galion, et je n’aurais pas été étonné si une société par actions s’était formée comme pour ceux de Vigo. Faute de plongeurs attitrés et officiels, des ouvriers grecs, employés à la réparation de la route, et des soldats pratiquaient des fouilles pour leur compte. Le capitaine, désireux de se rendre compte du résultat de ces recherches, monta sur la plate-forme du gouvernail. Je le suivis, mais bientôt je battis en retraite sérieusement épouvanté.
Par un grand trou, effet de l’usure du bois par l’eau, l’œil plongeait dans l’entrepont ; des cadavres y séjournaient depuis trois mois, gonflés outre mesure, défigurés en partie, rongés par les poissons et les rats d’eau… Le spectacle était atroce. Il y avait surtout un nègre vêtu d’une sorte de grand burnous, dont les yeux avaient été lancés hors de leur cavité ; le nez, à moitié dévoré, n’offrait plus au regard qu’un lambeau informe de chair rougeâtre. Un des pieds commençait à se dépouiller de la peau, tandis que l’autre était encore dans une pantoufle de maroquin, bien conservé. Deux jolies petites mouettes, au blanc plumage, donnaient de gais coups de bec dans le crâne d’un officier étendu la face contre terre…
J’en avais assez vu et j’admirai fort, mais sans l’envier, la puissance de nerfs chez deux dames russes qui visitaient également l’épave et ne paraissaient pas pouvoir se rassasier à la vue de ce tableau qui aurait certainement enthousiasmé le plus féroce des impressionnistes. Mon compagnon, le capitaine, sans s’émouvoir, donna l’ordre à un soldat de sauter à l’eau pour voir s’il n’aurait pas pied sur le plancher du pont. Le troupier, sans se sentir gêné autrement par la présence des deux dames, ôta tunique, culotte, chemise, et parut bientôt avec un collier d’amulettes autour du cou pour tout ornement. Il fit un signe de croix et s’élança, et, après un plongeon, reparut debout avec de l’eau jusque sous les aisselles.
Il avait pied, en effet, sur le plancher du pont, mais il lui fallut déployer beaucoup d’adresse et d’attention pour ne pas culbuter dans une des grandes crevasses causées soit par les bombes, soit par l’usure. Il serait tombé, perdu sans rémission, dans le fond de la cale du bâtiment au milieu des cadavres et des détritus de toute espèce. Le brave garçon ramassa une à une plusieurs curiosités : un sabre d’origine hongroise et fabriqué au siècle dernier, comme le prouvait une inscription ; des cartouches en grand nombre, toutes de fabrication anglaise ; une petite cassette contenant des papiers de bord et une foule de bricoles qu’il passait respectueusement à son chef, debout sur la passerelle. Mais aucune trace d’un trésor !