Soudain le troupier plongeur poussa un cri aigu : il venait de heurter un corps dur de son pied. Il tâtonna sous l’eau avec les mains, mais l’objet contre lequel il s’était buté était trop lourd pour qu’un homme seul fût en état de le soulever. Un second soldat, sur un signe du capitaine, se déshabilla également.

Tous deux se munirent d’une barre de fer dont ils se servirent comme d’un cric. Après beaucoup d’efforts, de jurons et de cris, le mystérieux objet est enfin soulevé, c’est le couvercle d’un coffre-fort ! Triomphe et bénédiction ! La caisse du Lufti-Djelil est retrouvée, dans quelques instants les flots d’or, les cariatides de bijoux vont apparaître, tout cela sera de bonne prise. L’officier stimule l’ardeur des hommes, il leur promet un pourboire royal, à-compte sur la découverte. Mais la mise au jour du trésor n’est pas aisée, le coffre est ouvert béant, l’intérieur contre le plancher, les parois de fer forment ainsi un triangle qu’il s’agit de dresser en carré à l’aide du cric pour vérifier l’intérieur. Ce travail, très-pénible à exécuter dans l’eau, dura deux heures, pendant lesquelles j’eus le temps de faire une excursion à Atschin, la première ville importante de la Dobrudja. Je n’y trouvai d’ailleurs rien de bien intéressant et me hâtai de retourner sur le théâtre des fouilles aquatiques. La mine très-allongée du capitaine me renseigna bien avant qu’il eût parlé sur le résultat négatif de l’entreprise. L’immense coffre-fort était aussi vide que celui où devraient se trouver les fonds affectés au paiement du coupon ottoman. La légende du trésor était-elle comme les neuf dixièmes des légendes un pur humbug, ou bien d’autres fureteurs plus avisés avaient-ils approfondi plus utilement les mystères du Lufti-Djelil laissant aux tard-venus la carcasse, c’est-à-dire le coffre-fort, et, comme fiche de consolation, quelques armes à moitié détériorées ? Je réfléchissais là-dessus tandis que le soir même le train me ramenait à Bukarest.

CHAPITRE XIX

La bataille des trois jours devant Plewna. — Entrée en campagne de l’armée roumaine. — Prise de Grivitza. — Le tzar le soir de la bataille. — Un avocat qui prend un fort. — Les pertes énormes des Russes et des Roumains. — Routes encombrées de blessés.

Le parti composé de patriotes roumains les plus ardents qui voulaient faire intervenir activement la principauté dans les opérations militaires, avait atteint son but. Les événements, il est vrai, y avaient contribué pour beaucoup. Les Russes, si dédaigneux tout d’abord, traitant du haut en bas ces alliés qui étaient d’une autre race et qui agissaient selon des principes politiques différents, furent très-heureux de trouver une armée de 40 à 50,000 hommes, pourvue d’une bonne artillerie, disciplinée et ne demandant qu’à marcher. Les revers nous font voir toute chose sous un jour tout à fait différent, et parfois cet aspect est le seul vrai. Par conséquent, les vœux de MM. Rosetti et Bratiano allaient être comblés : la Roumanie allait affirmer sa vitalité et ses capacités militaires qu’on lui contestait ; elle allait laver dans le sang tous les quolibets, toutes les railleries dont il était de bon goût d’accabler les latins du Bas-Danube. Les deux éminents patriotes que je viens de nommer étaient soutenus par la foi dans leurs concitoyens, par la confiance dans les vertus militaires de la jeunesse. A ceux qui faisaient des objections, dictées non pas par le dédain, mais par la prudence, à ceux qui représentaient les conséquences terribles d’une défaite — possible, probable même en présence d’ennemis comme les Turcs, victorieux sur toute la ligne, — le président de la Chambre et le président du Conseil des ministres répondaient que les Roumains ne seraient pas vaincus. Cette prophétie pouvait paraître outrecuidante alors, mais les faits se sont chargés de la justifier. Du moment où l’armée allait enfin franchir le Danube et se réunir aux Russes devant Plewna, placés également sous les ordres du prince Carol, l’autorité de Bukarest donna signe de vie pour la première fois depuis le commencement de la guerre. Elle fit insérer au Journal officiel une note menaçant les propagateurs de fausses nouvelles alarmantes, de poursuites devant les conseils de guerre. L’homme le plus libéral qui a vécu à cette époque dans la capitale de la Roumanie ne pourrait rien trouver à critiquer dans cette mesure. Il existait à Bukarest une ou deux officines qui prenaient à tâche de répandre, soir et matin, les bruits les plus pessimistes et les plus absurdes. Certains cafés étaient le centre de ces clabauderies malveillantes qu’on n’eût toléré dans aucun autre pays en temps de guerre. La population, à défaut de l’autorité, eût fait brutalement justice de semblables connivences avec l’ennemi. Le gouvernement roumain, fidèle à ses principes libéraux, n’interdit pas un seul des journaux qui, à l’étranger, accueillaient avec avidité tous ces canards malveillants, et quand les Russes exigèrent l’expulsion de tel ou tel correspondant, on leur répondait par des refus.

Le passage des forces roumaines eut lieu avec une certaine pompe[8]. C’est sur un pont, à Corabia, que le Danube fut franchi le 5 septembre. Un métropolite (évêque), revêtu de ses ornements sacerdotaux et suivi de ses popes et enfants de chœur, s’avança le premier sur le pont et le bénit. Les troupes étaient rangées sur deux lignes et présentèrent les armes ; puis, sur un ordre du général, la masse s’ébranla et avant de s’engager sur le plancher mouvant du pont, les bataillons saluèrent M. Bratiano, M. Rosetti et plusieurs députés qui étaient venus de Bukarest pour être témoins de ce grand acte. A la vue des dorobantz, de ces paysans qui hier travaillaient encore dans leur champ et qui, à l’appel du pays avaient joyeusement endossé la longue capote grise, s’étaient coiffés du bonnet de loutre à plume de dindon et avaient décroché du mur le fusil qui y est toujours accroché ; à la vue de ces soldats-citoyens à peine affranchis depuis vingt ans de la servitude et qui allaient combattre pour une idée, laissant derrière eux les femmes et les enfants, dont beaucoup étaient accourus du village pour apporter au père et à l’époux des encouragements et des provisions, M. Bratiano ne put commander à son émotion. Quittant le petit groupe qui s’était formé à l’entrée du pont, il s’avança et étendit le bras commandant : halte ! Les rangs de la milice s’arrêtèrent. Alors, le visage rayonnant de la flamme de l’enthousiasme, les yeux brillants, sa belle chevelure flottant au vent, ce tribun, devenu pour quelques instants ministre de la guerre et organisateur d’armée, prononça une des plus magnifiques harangues que lui inspira jamais son talent d’orateur. Il dit en termes émus pourquoi il fallait que les Roumains se battissent et se battissent bien, pourquoi ils devaient affirmer leur bravoure sur les champs de bataille s’ils voulaient compter parmi les nations, et il leur dit aussi pourquoi il leur était interdit de revenir en fuyards sur le sol de la patrie qui se déroberait sous leurs pas.

[8] L’armée de la principauté est organisée depuis 1853 sur le principe obligatoire général. Depuis, le système militaire a été réformé, mais le principe est resté toujours le même. Il existe une armée permanente forte d’environ 20,000 hommes, une armée territoriale comptant 35,000 hommes d’infanterie et 10,000 de calavasch (cavalerie). Le reste de la population mâle de 21 à 36 ans (sauf le cas d’exemption pour force majeure), fait partie de la milice. Enfin, les hommes valides font partie jusqu’à 45 ans de la garde nationale. Les trois premières catégories forment ensemble un effectif de 150,000 hommes, dont un tiers à peine avait été appelé au service actif pendant la dernière campagne. Les deux catégories, armée permanente et armée territoriale (dorobantz), sont déterminées par la voie du tirage au sort.

Ce discours fit courir dans les rangs des effluves électriques et c’est au bruit des hourrahs et des acclamations que le passage s’acheva.

L’objectif des Russo-Roumains était la prise de Plewna. Au quartier général deux opinions se trouvèrent en présence. L’une voulait donner l’assaut, l’autre opinait pour un siége régulier. Ce système auquel il fallut se rallier plus tard, après avoir sacrifié des milliers de soldats, était défendu par le prince Charles de Roumanie. Tous les renseignements obtenus par les espions, aussi bien que les résultats des reconnaissances poussées jusque sous les murs de la ville, montraient à l’évidence qu’Osman-Pacha avait employé les cinq semaines écoulées depuis la funeste journée du 31 juillet à élever autour de Plewna de véritables forteresses qui mettaient cette place complétement à l’abri d’une tentative de vive force. Mais toutes les raisons données dans les conseils de guerre par le prince Charles et complétement ratifiées plus tard par le général Totleben, quand ce défenseur de Sébastopol fut appelé en consultation ne prévalurent pas contre les phrases toutes faites et les périodes sonores de certains généraux russes qui s’étaient mis dans l’idée « d’offrir Plewna à l’empereur pour sa fête, sur un plat d’argent ». Or la fête de l’empereur c’était le 14 septembre, le temps pressait. Finalement le prince Charles, pour ne pas avoir l’air de reculer devant les périls d’un assaut, se rangea du côté des partisans de l’entreprise et l’attaque fut fixée au 13. Les Roumains avaient pris position au nord et à l’est de la place entre Bukova et Verbitza. Les Russes poussaient l’attaque au sud-est et avaient repris leurs anciennes positions de Radisovo et de Pélisat. Les deux armées étaient séparées par la grande route de Plewna à Sistowa sur laquelle les Turcs avaient construit l’important ouvrage de Grivitza, un nom qui allait bientôt devenir célèbre. On préluda à l’action d’abord par une attaque impétueuse contre la petite ville de Lovça, point important, parce qu’il se trouve au croisement de deux grandes chaussées et qu’en s’en rendant maître on interceptait les communications entre Osman et Suleyman. Le plus téméraire, le plus casse-cou des généraux russes, Skobeleff, était à la tête de l’expédition. Fougueux, selon son habitude, il surprit les Turcs, tailla la garnison en pièces et se maintint, pas pour longtemps, dans la ville avec ses cosaques.

D’autre part, les Roumains mirent en batterie de grosses pièces et canonnèrent jour et nuit les positions les plus proches de l’enceinte établie par Osman Pacha. L’artillerie princière se comporta très-vaillamment et mérita les plus grands éloges. Les jeunes officiers, élèves de l’École d’application de Fontainebleau ou de l’ancienne École de Metz, faisaient honneur à l’enseignement qu’ils avaient reçu. Pourtant un incident pénible affecta vivement le prince et son entourage ; un officier roumain chargé de pousser une reconnaissance contre un fortin turc, se cacha dans les champs de maïs au lieu de remplir sa tâche. Il fut condamné, séance tenante, à mort. On se contenta de le dégrader. Quant aux soldats, ils vengèrent noblement plus tard un instant de faiblesse.