Le matin du 13 septembre, le général Lupo, commandant de la division roumaine, fit prendre les armes à tous ses hommes. Leur objectif était une grande redoute qui se trouvait devant le village de Bukova. Le temps n’était pas des plus favorables, il semblait que l’on fût déjà en plein automne. Une pluie froide et très-fine vous glaçait les membres et un brouillard très-épais dérobait toute la vue du paysage. C’est à trois heures seulement que l’attaque devait s’ouvrir ; mais vers une heure, contrairement à ce qui avait été convenu, un général russe, ne pouvant contenir son ardeur, avait brusqué les choses et commencé l’attaque.
Tandis que les Roumains étaient parfaitement préparés, les Russes avaient reçu seulement dans la matinée leurs renforts attendus et l’action était déjà engagée que des convois quittaient Sistowa. Plusieurs détachements roumains, cavalerie et infanterie, furent alors envoyés à Radisowa pour renforcer les Russes. Les singuliers alliés qui se montraient si peu bienveillants les uns pour les autres, allaient donc réellement mêler leur sang, non plus au figuré, mais dans le sens positif. C’est du côté de Radisowa que, pour des raisons inconnues, l’attaque avait été brusquée.
J’étais ce matin à Verbitza, au camp roumain, j’avais trouvé à l’état-major de l’armée l’empressement plein de bon vouloir pour les correspondants. Ici les représentants de la presse sont les hôtes de l’état-major ; ils n’ont à s’occuper ni de leur logement ni de leur cuisine, l’intendance militaire roumaine pourvoit amplement à tous leurs besoins. Grand contraste avec les procédés russes. Le feu des batteries, qui avait duré sans discontinuer depuis trois jours et avec une violence extrême, avait cessé à l’aube comme par enchantement. Le calme le plus absolu régnait sur le plateau où se trouve le camp et dans le petit village de Verbitza encombré de voitures de munitions, du train, etc. On me dit que les avant-postes turcs étaient à deux kilomètres. Je ne pouvais malheureusement m’en assurer par moi-même. Le temps, assez beau la veille, avait complétement changé ; il était si couvert que les positions se trouvaient comme enveloppées dans un brouillard opaque, c’est à peine si l’on distinguait les objets à dix pas devant soi. Il tombait une petite pluie fine et glaciale qui devait transpercer jusqu’aux os les vedettes de kalarasch fouillant l’horizon la carabine au poing. Pourtant ce n’est pas cette température défavorable qui a été la cause de la brusque interruption du bombardement. Le véritable motif, c’est que l’attaque des ouvrages extérieurs de Plewna avait été fixée pour ce jour-là et le calme le plus absolu avait été recommandé pour déconcerter les Turcs. Les colonnes d’attaque avaient été formées dès le matin. La première de ces colonnes, composée d’un régiment de dorobantz et d’un bataillon de chasseurs, appuyée par deux batteries d’artillerie, devait attaquer de front la grande redoute de Grivitza, située sur une crête en avant de Plewna. Une autre colonne, composée moitié de Roumains, moitié de Russes, devait prendre la même redoute à revers.
Suivons la première colonne, celle qui avait la position la plus intéressante. Le général Cernat, qui vient de quitter le ministère de la guerre pour prendre activement part à la guerre, dirige en personne le mouvement. Voici le chemin que les troupes ont à parcourir pour arriver devant les positions turques : il faut d’abord descendre le plateau sur lequel se trouve le camp de Verbitza, puis remonter une autre colline située presque en face du plateau et dont la crête est couronnée de redoutables ouvrages en maçonnerie, armés de grosses pièces de siége. Les dorobantz et les chasseurs défilent lentement à travers les hautes herbes, les broussailles et les champs de maïs. Ces plantations, qui s’étendent à un kilomètre et demi environ de la position turque, contribuent beaucoup à masquer l’attaque de la colonne qui se réunit lentement. Le général Cernat est assis sur un pliant à l’entrée de sa tente ; il voit défiler devant lui les compagnies une à une et reçoit les communications de ses aides de camp qui lui assurent que les préparatifs s’exécutent avec une précision mathématique. Le fait est que tous ces soldats, infanterie de ligne ou armée territoriale, s’avancent de ce même pas cadencé, solide et plein de résolution que j’avais remarqué chez eux lorsque je les ai vus revenir du tir à la cible aux environs de Kalafat. Il n’y avait pas à ce moment-là d’entraînement extérieur ; mais ce qui vaut mieux parfois, il y avait le flegme en face du danger.
J’en étais encore à échanger mes impressions à ce sujet avec un officier de la suite du général Cernat lorsque tout à coup le bruit d’une vive fusillade et des cris parvinrent jusqu’à nous. Ce fut autour de la tente du général un moment d’indescriptible surprise et d’émoi. On ne comprenait rien à ces cris et à ces coups de feu. Le bruit venait de notre gauche. Les ordres avaient-ils été mal donnés, mal compris ? Il avait été convenu qu’on observerait le plus absolu silence jusqu’à trois heures, et cependant l’affaire sur notre gauche était indubitablement engagée. Le général cherchait encore à s’expliquer le sens de cette fusillade prématurée, lorsqu un aide de camp russe arriva à bride abattue.
Mauvaise nouvelle : les Turcs, prévenus par leurs espions de nos mouvements, avaient pris les devants et s’étaient jetés sur les avant-postes russes du côté de Rasidovo. C’était là l’explication de ce feu de mousqueterie, dont la violence augmentait et se rapprochait de minute en minute. Que faire ? Le brouillard nous empêchait de rien voir.
L’ennemi sortait-il résolûment de ses retranchements pour prendre l’offensive, ou bien s’agissait-il simplement de tirailleurs ? Impossible de rien savoir. Il n’y avait qu’un parti à prendre : précipiter aussi l’attaque de notre côté afin de n’être pas attaqués et surpris les premiers.
C’est ce qui fut décidé. Il était midi et demi lorsque les premiers coups de feu avaient été échangés. Avant une heure, les dernières compagnies du 13e du dorobantz passaient devant nous, au pas de course, pour aller prendre position.
A une heure un quart, le général était lui-même à cheval et volait aux premières lignes.
Je ne saurais dire ce que je ressentis alors. Les troupes avançaient. Du côté des redoutes turques rien ne bougeait. Sauf l’écho affaibli de la fusillade persistante sur notre gauche, du côté de Rasidovo, on n’entendait rien, rien. Et pourtant il n’y avait pas à se faire d’illusion : les Turcs étaient bien là en face de nous, à deux kilomètres au plus. Ce silence était terrifiant, horrible, et j’ai passé là quelques minutes qui me parurent des heures, dans une poignante anxiété.