Le brouillard s’était peu à peu aminci et, vers deux heures, il s’était pour ainsi dire fendu en deux, nous permettant de voir très-distinctement sur la crête de la hauteur opposée à notre colline les parapets noirs de la redoute. Sur la pente qui y mène, dans les broussailles et les champs de maïs, il y avait un mouvement extraordinaire. C’était comme une mer houleuse et grise.
A mesure que je regardais, je voyais frissonner les couches supérieures de plantes et d’arbustes. C’étaient les Roumains qui se faufilaient à travers les broussailles. La vague semblait monter toujours, et toujours. Cela s’avançait lentement, mais cela avançait.
Peu à peu le mouvement s’était communiqué aux dernières rangées de broussailles, à six ou sept cents mètres à peu près du parapet de la redoute jusqu’où s’étend une sorte de bruyère. C’est là, sur ce petit espace, que la jeune armée roumaine devait recevoir le baptême du feu, un baptême, hélas ! bien sanglant.
A peine les premiers tirailleurs ont-ils débouché sur la limite des champs de maïs que deux, trois, quatre petits flocons de fumée surgissent à l’horizon. En voilà dix, puis vingt. Cela gagne de proche en proche. Il n’y a plus moyen de compter, ils montent dans l’air par centaines, par milliers, et au bout de quelques minutes tout le front du parapet disparaît dans un épais nuage de fumée. C’est comme une nappe blanche sur laquelle nous voyons se détacher la ligne de troupes. Chose singulière, nos tirailleurs, au lieu de diriger leurs fusils en haut, du côté de la redoute, semblent tirer de côté et vers la terre, comme s’ils visaient dans un bas-fond ; au lieu de courir vers la redoute, nous les voyons s’abîmer pour ainsi dire sous terre comme s’ils descendaient une pente inclinée. En même temps un immense nuage de fumée s’échappe comme de dessous une trappe. Nous ne nous expliquons pas bien ce qui se passe. Du reste, quelques instants après, il n’y a plus moyen de rien distinguer, si ce n’est beaucoup plus bas, sur la pente de la colline, où nous apercevons des groupes qui redescendent à la hâte. Ce sont déjà des blessés.
C’est par les premiers qui nous arrivent que nous avons pu nous rendre compte de ce qui s’était passé.
A trois cents mètres environ de la redoute, s’étend une ravine profonde qu’il faut franchir, c’est-à-dire qu’il faut descendre et remonter. Dans cette ravine, les Turcs ont pratiqué des galeries où leurs tirailleurs, commodément et solidement embusqués, ont attendu les assaillants. « Ils ont fait un feu terrible sur nos troupes », me dit un officier blessé.
Pendant que je m’entretiens avec ce brave, qui est tombé l’un des premiers, arrivent de nouveaux blessés ; tous appartiennent au 1er bataillon du 5e régiment de ligne. Les pertes de ce régiment doivent être énormes.
Je remonte à mon observatoire. La lutte continue. De toutes les embrasures de la redoute partent des flocons de fumée. Les feux croisés doivent faire d’épouvantables ravages dans le ravin.
Les hommes continuent à disparaître sur la pente inclinée que nous ne pouvons voir, mais ils ne reparaissent pas de l’autre côté. C’est horrible d’y songer. Une triste nouvelle arrive au général Cernat : un des officiers les plus distingués de l’armée roumaine, le commandant Chonz, a été frappé d’une balle en se précipitant à la tête de ses soldats dans le ravin. On ajoute que le nombre des officiers tués et blessés est énorme. Il est en ce moment à peu près trois heures. Voilà plus d’une heure que ce combat est engagé.
Le général lance deux nouveaux bataillons de dorobantz pour soutenir l’assaut. Il n’y a pas moyen d’y renoncer ; sur notre gauche, l’autre colonne russo-roumaine s’efforce de prendre la redoute à revers, et de la simultanéité de l’attaque dépend le succès.