C’est à ce moment que j’ai pu juger du courage dont est capable le soldat roumain. Ils se sont jetés en avant avec une irrésistible furie. Le feu des Turcs devenait de plus en plus intense. Très-braves de leur côté, ils montaient sur le parapet pour tirer plus sûrement. La contrescarpe, le long de la partie inférieure, vomissait des milliers de balles.
Eh bien, ces pauvres paysans roumains avec leurs capotes usées et leur bonnet orné de plumes de dindon sur la tête, eux qu’on a tant raillés, ils ont prouvé qu’ils savaient mourir, sinon vaincre, et que c’est le sang des anciens Daces qui coule dans leurs veines.
Avec un acharnement incroyable ils se sont précipités dans ce ravin de la mort, repoussés, écrasés, décimés par le feu meurtrier d’un ennemi couvert, mais ne reculant pas d’un pouce, n’hésitant pas un instant, avançant toujours, revenant sans cesse à la charge pour laisser, hélas ! derrière, comme un long sillage de morts et de mourants. Il y a eu là des traits d’héroïsme que je ne saurais narrer. Pour ne pas laisser leurs blessés tomber entre les mains des Turcs, j’ai vu des brancardiers de la Croix rouge s’élancer sous une pluie de balles et ramener ces malheureux dans des endroits moins exposés.
A quatre heures, Verbitza n’était plus qu’un vaste hôpital ; il y avait des blessés par centaines. Il fallut songer à les évacuer tout de suite sur Nicopolis et Turnu-Maguerelé — pour faire place aux autres !
A cinq heures, j’ai quitté ce lieu de désolation pour me rendre à Poradin m’enquérir du résultat de l’attaque des Turcs sur l’aile gauche. L’état-major était fort inquiet. On préparait une troisième attaque, à tout hasard, car on n’avait pas entendu la fusillade retentir de l’autre côté de la colline. Et pourtant toutes les précautions avaient été prises, tous les ordres donnés pour une attaque d’ensemble ! Le 5e régiment de ligne et deux bataillons de dorobantz, c’est-à-dire à peine trois mille hommes, étaient donc restés seuls aux prises avec cette redoute si fortement défendue.
C’est ici à Poradin seulement, où est installé depuis aujourd’hui le quartier général du grand-duc, que j’ai appris que l’attaque était restée partielle et qu’elle n’a pas réussi. Chose absolument inexplicable, en fixant le plan de la bataille, on avait commis une erreur des plus graves. On croyait qu’il y avait une seule redoute sur la crête de la colline. Or, il y en avait deux séparées par une distance de 250 mètres environ. Ainsi la deuxième colonne d’attaque, croyant tomber sur l’arrière de la redoute prétendue unique, tandis que la première colonne attaquait de front, était tombée sur le front d’un autre ouvrage. Je n’ai pas qualité pour apprécier l’étendue d’une telle erreur et j’ignore si les militaires de profession la condamneront absolument, mais le fait est que cette erreur aura coûté la vie à des milliers d’hommes.
En somme, la journée avait été mauvaise. Le tzar à qui l’on avait promis un splendide cadeau militaire pour sa fête, avait été témoin d’un horrible massacre sans résultat et dont l’unique fruit fut de rabaisser encore le prestige des armes russes. Pendant tout le combat, Alexandre II était resté sur un tertre, suivant les phases de cette sanglante mêlée. Comme il se trouvait fatigué, on lui apporta un pliant et, vers quatre à cinq heures, on fit passer parmi les généraux et officiers de sa suite les principaux éléments d’une collation qui avait été transportée sur les lieux, par les soins de l’actif et vigilant maître d’hôtel de Sa Majesté. L’empereur mordit à peine dans quelques fruits, mais le général Ignatieff montra un excellent appétit et le général Nepokoïtchiski, chef d’état-major, redemanda trois ou quatre fois du madère. Un auteur de mélodrame s’écrierait que le vin coulait sur la montagne et le sang dans la plaine ! Quand les derniers coups de canon eurent été tirés et que la nuit fut descendue, enveloppant dans les mêmes ombres vainqueurs et vaincus, Turcs et Russes, l’empereur et sa suite remontèrent dans les carrosses à quatre chevaux qui les avaient amenés. Le campement de l’empereur avait été transféré, en vue de la bataille, à une vingtaine de kilomètres de Plewna à Radinitza. Le prince de Roumanie et le grand-duc Nicolas étaient installés à moitié route de ce village à Poradin. Le cortége impérial, composé d’une demi-douzaine de calèches et entouré d’officiers qui caracolaient, s’avançait lentement d’abord à cause de l’obscurité et ensuite parce que les convois de blessés commençaient à encombrer les routes. L’empereur était tout pensif et de mauvaise humeur. On était arrivé presque à Poradin, quand un cavalier accourut aussi vite que le permettaient l’obscurité et l’encombrement. « Nous avons une redoute, s’écria-t-il, Grivitza est pris. » Le tzar qui avait les oreilles rebattues de fausses bonnes nouvelles, d’annonces de victoires qui ne se vérifiaient jamais, accueillit fort mal l’air de triomphe de l’officier. « Encore une invention sans doute », s’écria-t-il ; puis, après avoir réfléchi :
— A quelle distance est cette redoute ?
— Sire, à une lieue et demie environ.
— Combien faut-il pour y aller avec un bon cheval ?