— Environ trois quarts d’heure pour aller et revenir sans perdre de temps.
— Et bien, colonel, vous allez monter sur le cheval d’un des Tcherkesses de l’escorte et vous rendre avec Monsieur, fit le tzar, en désignant le porteur de nouvelle, à cet ouvrage qui serait en notre pouvoir. Rendez-moi compte positivement de tout ce que vous aurez vu.
L’officier à qui cet ordre venait d’être donné se mit en selle. Le cortége impérial resta sur place pendant une heure ; enfin l’émissaire revint. Il confirma entièrement ce qu’avait dit le premier cavalier, fit un récit de l’horrible mêlée qui avait précédé la prise de possession de la redoute et ajouta qu’il tenait tous ces détails d’un officier roumain qui lui avait remis sa carte. Ce disant, il tendit un vélin à l’empereur. Le souverain examina la carte à la lueur d’une des lanternes de la voiture. « Mais c’est une plaisanterie, colonel ! s’écria Alexandre, vous vous êtes trompé, voyez… »
L’officier interdit qui, ayant vu la carte dans l’obscurité, n’avait pu l’examiner, s’approcha tout interdit et lut :
CONSTANTIN C.
DOCTEUR EN DROIT.
— Vous prétendez avoir parlé à un officier et vous me donnez la carte d’un avocat ! Qu’est-ce que cela signifie ? » Le général Ignatieff intervint alors pour expliquer à Sa Majesté qu’avec l’organisation militaire roumaine, on pouvait être avocat en temps de paix et officier en temps de guerre.
Effectivement, M. C…, appelé subitement à prendre le commandement d’un bataillon de dorobantz, n’avait pas eu le temps de se faire faire des cartes de visite. Cela ne l’empêcha point de prendre une redoute et un drapeau turc. La confirmation du succès de Grivitza rasséréna un peu l’empereur. Il donna l’ordre de repartir pour Poradin, où M. Vavasseur se désespérait auprès du dîner qui bientôt n’allait plus valoir grand’chose.
« Décidément, dit l’empereur, le prince Carol est un homme heureux. Il a un ministre de la guerre en redingote qui s’en tire parfaitement, et voilà que ses avocats prennent des redoutes. »
La loyauté du tzar ne contestait pas aux alliés le succès qu’ils venaient de remporter, et il le reconnaissait hautement en décorant les officiers roumains qui s’étaient particulièrement distingués à la bataille de Grivitza (M. C… fut du nombre). En outre, il y eut deux croix de Saint-Georges conférées par compagnie aux troupes qui avaient pris part à cette sanglante journée. Les soldats désignèrent entre eux ceux qui étaient les plus dignes de les porter. Mais dans d’autres cercles moins élevés, on essaya de contester aux pauvres troupes de la Roumanie le pénible avantage qu’elles venaient de remporter. Il est vrai que M. Gortschakoff avait déjà ouvert au ministre Cogolniceano les horizons de la reconnaissance russe, en lui laissant entrevoir l’annexion de la Bessarabie, et il ne fallait pas exalter trop fortement les services de gens qu’on voulait dépouiller.
Je passai la nuit après la première journée à Poradin. J’y trouvai plusieurs confrères, entre autres le vénérable M. Canini avec son fidèle Damian. Le lendemain matin à la première heure, je fus au camp où le colonel Pilat me communiqua les listes des pertes subies par les troupes roumaines. La proportion était effrayante, plus de la moitié de l’effectif avait disparu ; d’un bataillon de dorobantz, il restait à peine 200 hommes. Deux compagnies de chasseurs, de ces jolis petits chasseurs si alertes, si pimpants, et dont l’uniforme rappelait celui des garibaldiens, avaient été anéanties.