Beaucoup de familles à Bukarest et dans ce pays allaient revêtir le deuil. A la popotte du 2me de chasseurs, au lieu de vingt-huit officiers qui avaient pris part au déjeuner de la veille, il s’en trouvait quatre ! du 5e régiment de dorobantz il restait 520 hommes sur 1,580 ; un autre régiment était commandé par un sous-lieutenant. On blâmait vivement la légèreté avec laquelle le plan d’attaque avait été conçu, et la fatale erreur qui n’avait fait prévoir qu’une redoute quand il y en avait deux ! Cette erreur fut sévèrement jugée par les attachés militaires, et on reconnut une fois encore que si le soldat russe était excellent, il était très-mal dirigé. Cette conviction pénétra également l’empereur, puisqu’il se décida à appeler le général Totleben dont l’arrivée mit fin à la guerre à la cosaque, et fit prévaloir les principes de saine stratégie. Leur application donna aux Russes la victoire.

Il y eut encore deux jours de lutte, mais sans autre résultat que d’encombrer davantage les dépôts de blessés, tandis que les écloppés russes sillonnaient par bandes interminables les routes de Bulgarie, traînés dans des chars à bœufs, dont les attelages exténués n’en pouvaient plus, ou se traînaient eux-mêmes sur des bâtons quand leur blessure le permettait. Le service des ambulances roumaines avait été soigneusement organisé par les soins de Madame Rosetti et du docteur Davila, un excellent homme, très-actif, et en somme bien sympathique, malgré sa faiblesse pour le galon et le titre de général. Madame Rosetti avait amené avec elle quelques dames de Bukarest pour le service des ambulances. Elle en appela d’autres par le télégraphe, quand elle vit le nombre de malheureux à secourir.

Ces nobles femmes ne se bornaient pas à soigner les blessés dans les lazarets ; elles allaient, comme celles de l’ambulance israélite de Jassy, ramasser les blessés sous le feu de l’ennemi.

Ce qui frappait tous les étrangers en visitant les hospices improvisés de Turnu, c’était le stoïcisme de tous ces guerriers improvisés qui supportaient, sans se plaindre, les plus atroces souffrances. Leur principale préoccupation était de donner promptement des nouvelles aux leurs, et on voyait les dames, les jeunes filles servir de secrétaires à ces paysans. Par exemple, aucun de ces braves gens ne voulait se soumettre à l’amputation ; ils préféraient mourir que de revenir au village défigurés avec un membre de moins. Les discours les plus persuasifs n’y changeaient rien. — Ils mouraient donc, laissant la place à d’autres ; car, dans ces trois journées autour de Plewna, le nombre des blessés était de plus de dix mille. Huit jours après la lutte, l’œil était attristé par les sinistres caravanes qui se traînaient péniblement vers un des dépôts où ils achevaient de souffrir.

CHAPITRE XX

La consternation en Russie. — Bruits alarmants. — La fausse bataille de Biela. — Les fournisseurs de l’armée russe. — Préparatifs de la saison d’hiver. — L’invasion projetée. — Adieux à Bukarest. — La situation de la Roumanie. — MM. Cogolniceano, Rosetti, Bratiano. — Un instant de peur. — Sur le bateau. — Conclusion.

Je revins de Bukarest en même temps que les trophées pris à la redoute de Grivitza. L’entrée de ces canons et de ces drapeaux fut l’occasion d’un assez grand déploiement de pompe. Le commandant C*** marchait à la tête de la petite troupe composée de soldats de toutes armes décorés de l’ordre de Saint-Georges, et dont l’un portait l’étendard enlevé de haute lutte dans la mêlée de Grivitza. Les canons venaient après, traînés par de jolis chevaux blancs. Les troupiers reçurent une avalanche de fleurs et le commandant avait la selle de son cheval chamarrée de couronnes, il avait un gros bouquet à la main. Le cortége grossissant à vue d’œil se dirigea vers le palais princier. La princesse avait manifesté le désir de connaître le dorobantz qui avait pris le drapeau et elle le pria de lui raconter la scène. Le brave garçon obéit à ce désir et raconta ce qui s’était passé avec beaucoup de verve, — on lui avait du reste fait la leçon. Les canons restèrent dans la cour du palais confiés aux gardes nationaux qui faisaient leur service en bizets, c’est-à-dire vêtus de leurs habits bourgeois mais armés.

Le cortége fit ensuite plusieurs fois le tour de la ville. Cette exhibition releva quelque peu le moral qui s’était affaissé quand on apprit l’importance des pertes et la pénurie des résultats. Les malveillants avaient encore grossi la chose. — On colportait des histoires fantaisistes, comme par exemple que les Russes avaient formé derrière les lignes des Roumains un vaste fer à cheval avec une nombreuse artillerie et que de cette manière les dorobantz se sont trouvés pris entre deux feux. On allait même jusqu’à se couler dans le tuyau de l’oreille que le prince et son état-major avaient été faits prisonniers… Tout cela était mis en circulation de propos délibéré et avec calcul par les ennemis du gouvernement. Y avait-il lieu de s’en étonner quand un journal opposé à la politique d’action écrivait qu’il fallait pendre haut et court MM. Bratiano et Rosetti sur la grande place du théâtre — parce que ces citoyens étaient partisans de la guerre. Cependant peu à peu les Roumains reconnurent qu’ils étaient en train d’acheter leurs lettres de grande naturalisation comme nation européenne, — et on envisagea les événements avec plus de philosophie.

En Russie, au contraire, le pessimisme envahissait la population. Il y avait une clameur générale contre tous ceux qu’on rendait responsables par leur position des désastres subis et surtout de l’abaissement du prestige militaire de la Russie dont le drapeau avait dû s’humilier devant les étendards ottomans. Le mécontentement s’attaquait comme de raison aux chefs de l’armée. On ne se gênait pas pour blâmer hautement ce système qui voulait faire des grands-ducs les commandants nés sans se soucier le moins du monde si au grand nom ils joignaient les hautes capacités indispensables pour conduire des armées. On blâmait la vieille école, les généraux d’antichambre et de cour. En 1870, en France, l’opinion publique désignait des favoris qui avaient su la séduire pour remplacer les généraux actuels. Skobeleff était celui que l’on désignait en Russie. Sa témérité, son intrépidité, les coups d’audace qu’on citait de lui, avaient donné à la figure de ce jeune chef quelque chose de légendaire. On eût dit que sous son commandement l’armée russe allait voler de victoires en victoires.

Pour dire la vérité, et sans vouloir enlever à Skobeleff la part légitime qui lui revient dans les compliments flatteurs prodigués à son courage, il faut convenir que si ce général s’est fait remarquer, c’est surtout par la facilité avec laquelle il s’exposait ainsi que son entourage. Il restait souriant, le papyros aux lèvres et invulnérable, sous une grêle de balles ; son état-major, en revanche, dut être renouvelé quatre ou cinq fois pendant la campagne ; personne n’en réchappa, pas même ce gentil page ramené du Kokhand, un pays conquis par Skobeleff ; pas même le correspondant d’un journal russe, M. Maximoff, qui en fut quitte pour un éclat d’obus dans la jambe. Skobeleff vint passer quelques jours à Bukarest, — on lui fit fête.