Mais ce qui dominait dans le mécontentement général des Russes, c’était la fatigue du pouvoir absolu, le désir d’une constitution. A Saint-Pétersbourg déjà la fréquence de ce désir que je retrouvais chez bien des gens m’avait frappé ; les événements avaient propagé encore le goût des solutions parlementaires. Dans le monde gouvernemental, on prévoyait qu’il faudrait en venir là. Des hauts fonctionnaires faisaient alors entrevoir la possibilité et la probabilité même d’une telle issue. Ils reconnaissaient eux-mêmes que du moment « où le régime absolu était incapable d’encourir toutes ces responsabilités, il devait les partager avec les mandataires de la nation ». Un des premiers actes de cette représentation aurait été certainement de demander des comptes à ceux qui préparèrent si étourdiment la guerre.

Il n’est plus question aujourd’hui de constitution, et les esprits éclairés dans le gouvernement qui sont en principe partisans de ce régime doivent de nouveau refouler leurs vœux au fond du cœur. Par conséquent, lorsque la fortune sourit plus tard aux Russes, leurs armes furent vainqueurs, mais la liberté fut vaincue.

Le découragement était tel, qu’au consulat de Russie on considérait la campagne de 1877 comme définitivement terminée ; il faudrait croyait-on, se consoler à Sistowa comme à Simnitza, y passer l’hiver et recommencer la guerre au printemps si l’Angleterre, ou plutôt, pour me servir de l’expression indignée des hommes d’État russes, l’infâme Beaconsfield ne suscitait point une coalition.

Ces déclamations contre le premier ministre de la reine Victoria étaient dans les cercles gouvernementaux russes un thème perpétuel ; on chargeait Disraeli de toutes les iniquités et on lui prêtait les paroles les plus atroces : « Il faut une saignée », aurait-il dit, quand on vint le conjurer de ne pas encourager secrètement la Turquie en rendant ainsi la guerre inévitable.

Autant Beaconsfield était honni et conspué dans l’entourage de M. de Gortschakoff, autant un autre ministre était choyé, complimenté, remercié. Cet autre ministre était le comte Andrassy ; on le trouvait très-correct et très-loyal. — Il y avait bien de quoi ; on lui arrachait une concession après l’autre. Les parlements protestaient, il est vrai, mais le comte haussait les épaules, les Hongrois illuminaient en l’honneur des victoires turques et organisaient des meetings d’indignation contre les cruautés russes. M. Andrassy avec beaucoup de goût disait à un diplomate : « Bah ! laissez faire, ces meetings sont des vents qui chassent la colique… »

Enfin les réclamations pleuvaient aussi sur l’intendance et certes on n’avait pas tort. Ce service était tout bonnement le vol organisé. Les officiers s’associaient avec les plus ignobles traitants à longue houppelande et tire-bouchons descendant de chaque côté jusqu’aux lèvres. On voyait des capitaines, des commandants, des colonels — tous appartenant de plus ou moins près au service des vivres, se promener bras dessus bras dessous avec ces « négociants », les emmener dans leur voiture, leur offrir des cigares — tandis que chez eux, en Russie, ils les auraient dédaigneusement repoussés du pied. Mais à présent c’étaient des associés. On comptait au bon gouvernement le double et le triple des objets réellement fournis et on partageait le boni. Les pauvres diables de soldats avaient du pain noir comme de l’encre et dur comme de la pierre dans un pays où le froment est pour rien ; le menu qui leur accordait tous les jours une certaine quantité de viande était exécuté en théorie, mais il y avait des gens qui faisaient fraternellement fortune ; civils et militaires, juifs et bons chrétiens, se partageaient ces rapines. Au début de la campagne, l’administration russe avait traité avec une grande compagnie qui se chargeait de faire subsister toute l’armée. Dans un article communiqué aux journaux russes, le ministère avouait lui-même que la question de prix lui importait peu et il ajoutait qu’on paierait cher pourvu qu’on eût l’assurance d’être servi et promptement.

Pour ce qui est de la première partie du programme de se faire payer cher, la compagnie russe s’en chargea parfaitement, mais il paraît que le corollaire ne fut pas si consciencieusement mis à exécution. En présence des besoins toujours croissants de l’armée et de l’éloignement de la base d’opération, la société — qui avait loué un grand bâtiment à Bukarest avec bureaux, magasins, etc. — fut forcée de recourir à une foule de sous-traitants, et comme ceux-ci demandaient aussi leur part du gâteau, ces prix, dont l’administration russe ne se préoccupait pas, grossissaient à vue d’œil.

Naturellement aussi la bande de spéculateurs qui tenaient leurs assises sur le trottoir devant l’hôtel du Boulevard grossissait également ; il venait tous les jours des gens arrivant des quatre coins du monde pour offrir ceci ou cela. Je découvris un beau jour le chapeau blanc d’un marchand de diamants de la rue Le Peletier ; il venait offrir des bœufs pour l’alimentation d’un corps d’armée. Il y eut une pluie d’or pour les habiles et les gens sans préjugés.

Et les canards allaient leur train ! j’y fus pris d’une jolie manière. Un matin j’étais à la gare de Filaret pour accompagner un nouveau venu, drôle de corps, slave d’origine, parlant plusieurs patois du pays et connaissant tout l’état-major panslaviste. Il arrivait de Paris avec des détours et avait mis deux mois, s’arrêtant à tous les cabarets du chemin, à faire le voyage. Au moment où j’allais lui serrer la main, voici L*** qui arrive équipé, botté, le sac au dos, la lorgnette en bandoulière, le pistolet à la ceinture, tout essoufflé, haletant. « On se bat depuis hier à Biela, cent mille hommes sont engagés, je suis le seul qui le sache. »

L*** est généralement bien informé, pas autant qu’il voudrait le faire croire, mais enfin il ne me paraît pas homme à s’embarquer lui-même sur des données vagues. L’hésitation au surplus, n’était pas possible, le dernier coup de cloche était sonné. Quoique n’ayant aucune partie de mon attirail de campagne, assez légèrement vêtu, et de plus inaugurant un chapeau de soie tout neuf, je saute en wagon — nous faisons deux jours et demi de carriole par des chemins affreux, par des routes détrempées, au milieu d’une atmosphère viciée par les innombrables cadavres de chevaux et de bœufs qui jonchent les routes et dont les chiens se régalent ; enfin nous arrivons sur la Jantra — voici le beau pont de pierre, voici Biela, gros bourg d’une dizaine de mille habitants, pas la moindre trace d’une bataille, des soldats pêchent tranquillement à la ligne. Le quartier général du prince héritier est à Gorni Monastir, sur la route de Rustschuk. Nous faisons la connaissance de ce ravissant village ; nous couchons dans une grosse ferme en pleine exploitation, L*** arrache une épine du pied bruni d’une paysanne, ce qui nous vaut les bénédictions de toute la famille. Il nous est loisible de constater une fois de plus la richesse agricole des Bulgares, l’abondance de bétail qui règne chez eux ; nous pouvons, puisqu’il est dimanche, nous recueillir à la messe militaire célébrée en présence du prince héritier et de son état-major, — mais de bataille nulle trace. — Vite nous remontons dans la carriole et, après une course folle par une pluie diluvienne, nous débarquons le troisième jour à Giurgevo. Dans la gare je trouve un journal viennois, celui pour lequel écrit L*** ; le premier article débute ainsi : « Au moment où nous écrivons, la grande bataille décisive est engagée à Biela… »