Tout mouillé, tout trempé, tout moulu que je sois, je pars d’un éclat de rire qui scandalise fortement L***. Le soir nous sommes à Bukarest et je serre avec soin le chapeau neuf horriblement cabossé qui est la seule victime de cette grande bataille décisive. Ce qu’il y a de plus curieux, c’est que les tacticiens de café à Bukarest ne veulent pas en démordre, et pour eux on s’est battu et on se bat encore, ils savent très exactement combien d’hommes il y a eu en ligne, combien de morts, combien de blessés de chaque côté ! Quand je m’efforce de persuader à ces braves gens qu’ils se trompent, c’est eux qui veulent me persuader que j’ai mal vu ! Belle chose que l’imagination ! Peu de jours plus tard le mystère s’éclaircit… Mehemet Ali avait encore une fois trompé ses adversaires sur ses intentions.

Tandis qu’on attendait l’attaque à Biela et que le bruit courait même que cette ville serait évacuée sans résistance, le général turc se présentait à vingt-cinq kilomètres de là, à Verboka. Mais pour la première fois il ne parvenait pas à rompre les rangs de l’ennemi. Son attaque avait été repoussée. — Huit jours plus tard des intrigues de sérail lui enlevaient son commandement.

Une autre nouvelle mit la panique à Bukarest pour quelques jours.

Kronstadt est une ville de Transylvanie sur la frontière valaque. Elle est tête de ligne d’une route qui conduit à travers toute la principauté jusqu’à Bukarest. Des allées et venues suspectes y avaient été remarquées depuis quelque temps. La police russe s’en émut. Ses agents infectaient le pays des Szekles — et opérèrent habilement, car ils découvrirent tout bonnement et à temps un plan très bien préparé, mûr pour l’exécution, qui ne tendait à rien moins qu’à jeter quelques milliers hommes résolus en Roumanie pour piller, détruire les voies de communications et semer la terreur. Le gouvernement autrichien, averti, fit ce que lui commandait la neutralité, il saisit les caisses d’armes, d’uniformes, de fez (les partisans alliés des Turcs et désirant se faire passer pour des soldats du Sultan devaient arborer cette coiffure). Il mit en prison les chefs du mouvement, des maggyars connus par leurs tendances anti-russes, et établit sur la frontière un fort cordon de postes militaires. Les conjurés étaient prêts, ils devaient s’emparer le lendemain d’une passe des Karpathes et seraient devenus ainsi menaçants pour Bukarest même. On en était quitte pour la peur, mais sans être complétement rassuré. On se rappelait qu’il y avait, dans Bukarest même, trente mille Hongrois capables de se lever à un signal et de s’emparer de la ville par un coup de main. Le gouvernement prit des mesures en conséquence. Tout étranger fut astreint de se munir d’un permis de séjour à la police, et à justifier des motifs qui le retenaient à Bukarest.

Il y avait encombrement à la préfecture de police, quand je m’y présentai vers le 5 octobre pour faire viser mon passeport. La tâche de correspondant, rendue très-difficile pendant la belle saison, allait devenir impossible avec l’hiver et avec les pluies. Même ceux des correspondants pourvus d’équipages et ayant des crédits illimités à leur disposition se demandaient s’ils pouvaient utilement suivre une campagne d’hiver. Au surplus le général Totleben qui venait d’arriver avait fermé l’accès du camp à qui que ce fût. Le procédé dont on avait usé à l’égard du joyeux Boyle, du Standard, n’était guère fait pour nous encourager. Ce correspondant, parfaitement turcophile, s’était vu chasser du quartier général. On lui donna un officier pour le conduire à Bukarest, et vingt-quatre heures plus tard il dut partir pour la frontière autrichienne, expulsé à son tour par le gouvernement roumain. Après son départ les journaux russes publièrent une note déclarant que M. F. Boyle avait manqué à sa parole en révélant des positions militaires.

Je crois plutôt qu’on n’était pas charmé de cet écrivain, qui avait le talent de dire de dures vérités aux officiers en face sans que ceux-ci se montrassent fâchés, et avait comparé, dans un de ses articles, l’empereur Alexandre assistant le jour de sa fête aux massacres sous Plewna, à Xerxès faisant battre les hommes pour célébrer son anniversaire.

Bukarest aussi prenait peu à peu sa physionomie d’hiver. Les soirées chez Raska, le jardin à la mode, commençaient à être bien délaissées. On frissonnait sous les arbres et les chanteurs étaient transis. Une des dernières belles soirées avait eu lieu au bénéfice de Mlle Keller, qui préludait ainsi à l’ouverture d’un théâtre d’opérette recruté un peu au hasard, et dont la troupe se grossissait de toutes les belles aventurières échouées sur la rive roumaine après quelques déceptions de cœur et d’argent. Le lyrique russe, long, maigre, hâve, avec des cheveux à la Paganini qui faisait pâmer d’aise ses compatriotes en débitant à froid et en vrai pince sans rire les énormités du répertoire de nos cafés concerts adaptés à la langue moscovite, avait disparu. Sa petite et sémillante compatriote, qui miaulait ou minaudait la traduction russe des couplets de : « Casimir, Casimir, voulez-vous bien finir », s’était réfugiée au Cirque d’hiver, où le comique de l’endroit, Ionesco, faisait florès avec la légende du banquier juif Silberstein. Le bon gros Wiest, le chef d’orchestre, excellent artiste sur le violon, allait bientôt se décarcasser à huis-clos dans la salle du Grand-Théâtre plutôt que de mouvoir ses grands bras et de tourner ses yeux dans leurs orbites en cadence avec la musique, en assaisonnant chaque mesure de haut-le-corps les plus variés. On rangeait les tables dans les jardins et on ouvrait les salles d’hiver closes pendant trois à quatre mois. Les fourrures commençaient à reparaître, et les plus prudents avaient déjà remplacé par des bonnets d’astrakan de grande valeur les chapeaux. Chaque convoi se dirigeant vers Plewna apportait aux défenseurs de la patrie des vêtements chauds, des provisions d’hiver, produit de la sollicitude des familles.

Il faut donc dire adieu à cette ville charmante et originale, moitié Paris, moitié Orient, qu’on se représentait, avant la guerre surtout, comme un nid à demi barbare où les boyards classiques roulaient emmitouflés de fourrures dans leurs traîneaux. En réalité, Bukarest qui, sous tous les rapports, est aujourd’hui un séjour très-agréable, se développera avec le pays dont elle est la capitale ; la Roumanie ayant pris place parmi les États indépendants, la Roumanie qui s’est affirmée militairement et qui a le bonheur d’avoir à sa tête de véritables hommes d’État, subira certainement, sur le terrain économique, l’heureux contre-coup de son indépendance politique.

Il suffit d’avoir traversé, même rapidement, le pays pour se rendre compte de ses richesses agricoles et des éléments de prospérité industrielle qu’il renferme. La terre est d’une fertilité incroyable, il s’agit seulement de perfectionner le système de culture. Dans les bonnes années, même en suivant les errements actuels, les biens produisent des sommes énormes, — la plupart du temps ce n’est pas le propriétaire, trop négligent, trop insouciant, écrasé de dettes, qui en profite, mais l’intendant habile et avide par les mains duquel tout passe.

Quant à l’industrie, les matières premières ne lui manqueront pas non plus, et les traités de commerce que le gouvernement a déjà conclus ou est en passe de conclure avec les autres États européens assureront des débouchés. Le tout est de prodiguer des encouragements aux industriels tant nationaux qu’étrangers qui voudront créer des manufactures là-bas.