Alors Bukarest, où il existe déjà beaucoup de gens riches, et où je ne me souviens pas d’avoir vu de misérable sans pain, deviendra la capitale d’un pays riche. Verrons-nous alors quelque niveleur saccager les beaux jardins, les petites cours plantées d’arbres, détruire les maisonnettes enguirlandées pour y substituer de monotones et mornes casernes ? Espérons que non. Il serait très-heureux que les auteurs futurs des embellissements de Bukarest laissent à cette ville ce cachet qui séduira maintenant les nombreux visiteurs qui voudront s’y rendre, puisque les nouveaux chemins de fer tendent de plus en plus à rapprocher cette ville de notre Occident.

Nous revoyons rapidement ce que notre œil un peu trop préoccupé a regardé machinalement et superficiellement. Franchissons la grille du palais de la présidence du conseil. Le bâtiment est correctement bâti, sobre et harmonieux, les pièces de réception sont sévèrement meublées, très-vastes, mais la vue sur le jardin égaye passablement l’intérieur.

Nous trouvons dans l’une de ces salles cet homme d’État à figure d’idéologue ; ce rêveur généreux qui sait cependant se plier aux exigences de la politique pratique, M. Jean Bratiano. Dans le salon de son inséparable ami Rosetti nous avons chaque fois admiré un portrait représentant le président du conseil à trente ans. Quelle mâle poésie dans cette figure, quelle langueur attachante dans ce regard, que d’espérances et de pensées enfermées dans ce vaste front ombragé par une épaisse forêt de cheveux !

Aujourd’hui les cheveux sont devenus blancs, la poésie s’est envolée, mais néanmoins le front du penseur est resté et l’expression a quelque chose de prophétique. Pourtant, qu’on ne s’y fie point, ce rêveur est aussi un homme d’action, bien mieux, un conspirateur. Il conspira pour la liberté de son pays avant 1848, il conspira en France comme réfugié, et c’est du fond de la maison du docteur Blanche, où il avait eu l’autorisation de subir une peine de trois ans de prison, qu’il rédigea un mémoire sur la Roumanie, mémoire qui servit de base à l’organisation du pays après la guerre de Crimée. Bratiano prit part activement à cette organisation et il conspira encore quand il s’aperçut que la confiance dans le premier chef des Principautés unies avait été mal placée. Il alla chercher en Allemagne le jeune souverain qui n’avait aucun engagement avec les partis dans ce pays, qui était placé en dehors ou au-dessus de tous. Mais, en acceptant un Hohenzollern pour souverain, Bratiano n’entendait rester que le serviteur de son pays. Le prince lui-même le trouva parmi ses adversaires les plus acharnés quand il essaya — mal conseillé et mal dirigé — de tâter du gouvernement personnel. La volonté du souverain a dû capituler devant l’éloquence passionnée du tribun qui avait derrière lui le parti libéral roumain, la plus grande partie de la nation.

Depuis, l’entente est complète entre le prince et son conseiller ; au milieu du péril le souverain et le ministre, animés du même patriotisme, se sont rendus solidaires et cette solidarité a été resserrée aussi par le péril commun sur le champ de bataille et le danger partagé à Bukarest même, quand on pouvait s’attendre d’un moment à l’autre à être enlevé et conduit en Sibérie par un parti de Cosaques. Les épreuves de l’année 1877 ont donné le prince au parti libéral et au prince l’amour de son peuple.

Rosetti respire le combat dans toute sa physionomie, mâle, martelée, un peu narquoise, mais néanmoins sympathique. Il aime seulement le combat loyal, à ciel ouvert, et qui ne refuse pas à l’adversaire qui la mérite l’estime, qui recule devant les moyens ténébreux, vils et bas parce qu’il a assez confiance dans le succès de sa cause pour ne pas en déshonorer le triomphe. La vie entière de Rosetti se résume dans des actes. Adolescent, il jette à l’écho des chants d’espérance, des chants de liberté qui vibrent à travers tout le monde roumain, un monde de huit millions d’âmes. Jeune homme, il soufflette tous les préjugés de caste en ouvrant une librairie, lui, le gentilhomme, et il épouse une simple bourgeoise qui ne lui apporte qu’un caractère vaillant et une force d’âme que les circonstances élèvent au sublime.

En 1848, Rosetti sonne le tocsin de la délivrance, le peuple en armes l’acclame, mais la trahison le livre aux Turcs, ou plutôt c’est lui qui, incapable d’une vilenie, se rend tranquillement au camp ennemi. Il y va en négociateur, on le retient prisonnier, ainsi que tous ses amis du gouvernement provisoire. Par un prodige d’adresse et d’habileté, Mme Rosetti qui tient sa fille Liberta (aujourd’hui Mme Pilat), née le jour même de la révolution[9], sur les bras, suit le triste convoi, sauve les captifs. Ils se réfugient en France où Rosetti compte bientôt des amis ardents et dévoués. En 1856, Rosetti accourt en Roumanie, Bratiano et lui organisent la nouvelle nationalité, Rosetti lui donne l’arme nécessaire entre toutes aux pays qui veulent vivre, un journal, le Romanul.

[9] Voyez les Légendes du Nord, de Michelet.

Si Bratiano gouverne, Rosetti dirige ; nul ne s’entend mieux que lui à grouper les hommes de la même opinion que des nuances ou des discussions personnelles séparent. Il est président-né de la Chambre, le directeur des débats. Son esprit fécond en ressources, mais non en expédients, sait donner aux choses les meilleures tournures et en tirer les solutions les plus pratiques. Rosetti peut être considéré comme le véritable promoteur de la participation active de son pays à la guerre. Il n’eut ni repos ni trêve avant d’avoir obtenu que les Roumains prouveraient leur virilité et confondraient leurs contempteurs par l’héroïsme sur le champ de bataille.

Faisant allusion aux torrents d’injures que l’on jetait au visage des Roumains, il s’écria dans une assemblée que « pas un Roumain ne pouvait se regarder dans une glace sans être tenté de se cracher au visage à lui-même ». Et Rosetti avait deux de ses fils (le troisième, malade, était retenu à Bukarest) et son gendre à l’armée, au premier rang. Il y aurait été lui-même si le territoire avait été menacé, et certes la main du robuste sexagénaire aurait encore nerveusement manié le mousquet.