La troisième personne dont nous prenons congé au palais du gouvernement, c’est M. Cogolniceano, le ministre des affaires étrangères, l’homme habile, l’homme d’affaires par excellence. L’extérieur n’a rien de romanesque ni de poétique ; on dirait plutôt un gros négociant orné d’une bedaine respectable, la tête tondue comme celle d’un capucin, parlant rondement et sachant dissimuler des qualités de pénétrante diplomatie sous une bonhomie qui séduit. M. Cogolniceano n’appartient pas au même parti que MM. Bratiano et Rosetti, mais ceux-ci, reconnaissant chez l’homme d’État les aptitudes nécessaires pour mener à bien les négociations engagées, firent appel à son patriotisme et cet appel fut entendu. M. Cogolniceano avait eu une « saison » très-agitée. Il s’efforçait déjà de soustraire à l’appétit des Russes la Bessarabie, il avait été à Vienne, il avait fait sonder les dispositions du cabinet anglais et du ministère autrichien, mais il ne pouvait guère se faire d’illusions.
Il se préparait déjà à la rude campagne qu’il aurait à soutenir isolément et avec ses propres forces contre la diplomatie russe. Dans l’entretien qu’il m’accorda la veille de mon départ, il insista longtemps sur la garantie qu’offrait à l’Europe son pays fortement organisé, capable de mettre sur pied une véritable armée, ayant entre ses mains les bouches du Danube. L’Europe ne voulut rien entendre sur ce chapitre à Berlin ; sans doute que les représentants avaient des raisons de se croire plus à même d’apprécier les raisons majeures qui doivent régler la navigation sur le Danube.
Encore un tour à la « Chaussée ». Elle prend maintenant des teintes mélancoliques ; ses voitures sont plus rares sous les ombrages ; la belle jeunesse du pays est à l’armée, et les Russes sont abattus. Mais quelles sont ces joyeuses fanfares qui éclatent tout à coup ? — Une nuée de cavaliers marchant en rangs serrés, montant des chevaux qui ont tous absolument la même robe, raye l’horizon. Je reconnais immédiatement les fringants officiers et les gars solides sur leurs montures. Je les avais vus au Champ-de-Mars et entourant la voiture de l’Empereur lorsque celui-ci revint de Kischeneff à Saint-Pétersbourg. Ce sont les premiers escadrons de la garde qui arrivent.
Ils étaient impatiemment attendus, comme s’ils devaient, en effet, changer la face de la fortune. Ils ne feront qu’une halte légère à Bukarest et partiront dès le lendemain pour le Danube.
Je ne serai pas l’historien de leurs hauts faits. A huit heures précises me voici à la gare, non plus en amateur ou en facteur, mais pour mon propre compte de voyageur. Le bagage non plus n’est pas si modeste qu’à l’aller ; on emporte des souvenirs et ils remplissent, ma foi, une énorme malle recouverte de feuilles d’étain qui donnent l’aspect d’une chaise d’église. Cette malencontreuse malle, d’une taille au-dessus de la moyenne, me causa bien des tracas.
Le train part ; vers deux heures je rencontre à la gare de B*** ce cher et dévoué parent qui s’est créé en Roumanie une seconde patrie : médecin de campagne, infatigable et ne connaissant rien en dehors de l’accomplissement de sa tâche, sinon l’amour de cette famille qui est pour lui la plus sûre et l’unique récompense. La Roumanie doit exercer bien de l’attrait sur ceux qui viennent s’y fixer, quand on voit de véritables savants auxquels les premiers professeurs de Paris et de Vienne ont prédit les plus brillantes destinées, servir l’État comme modestes « médecins de district » ou « médecins municipaux ».
La Roumanie fuit à tire d’ailes ; voici Turnu, Severin, les lumières brillent et les flots du Danube paraissent bleuis par la lune. Encore quelques tours de roue, nous sommes à Verciorova, sur l’extrême limite de la principauté.
La voie ferrée est interrompue, il faut gagner en voiture Orsova, la première ville autrichienne. La distance est de quelques kilomètres ; mais que d’émotions pendant ce petit trajet ! Les bonnes voitures capitonnées et couvertes avaient été retenues par télégraphe ou prises d’assaut par les premiers occupants. Il ne restait qu’une charrette de paysan, rembourrée avec une demi-botte de paille et offrant comme siéges des planches de bois d’une extrême dureté. On nous entassa là-dedans six ou sept pêle-mêle avec les bagages, et le cocher, un Hongrois à mine très-rébarbative, fouettant les chevaux, nous commençâmes à être cahotés. Pour compléter les agréments du voyage, une pluie froide, fine et serrée se mit à tomber ; nous n’en perdions pas une seule goutte, car notre équipage, rapidement dépassé par les calèches et fiacres où nos compagnons de voyage avaient pris place, avançait très-lentement. Je le crois bien ! il avait le double et peut-être le triple de charge normale. Quand les dernières maisons de Verciorova furent dépassées, nous nous engageâmes sur une grande route ; il faisait absolument noir comme dans un four. Au bout de cinq minutes, cependant, une petite lumière surgit entre deux peupliers. Notre charrette s’arrêta. Nous étions arrivés devant le poste frontière… Il était occupé par une dizaine de dorobantz qui prenaient leur tâche très au sérieux. Il fallut descendre et produire nos papiers ; ils furent très-minutieusement examinés, et trouvés à peu près en règle. Seule, une pauvre fille qui allait comme domestique à Pesth n’avait pas de visa sur son passeport. On ne lui fit pas grâce. Malgré notre intercession, défense expresse lui fut faite de passer outre. Rien n’y fit, il fallut laisser la femme sur la grand’route avec sa malle ; heureusement un portefaix charitable qui se trouvait là, offrit de l’accompagner jusqu’à une misérable guinguette qui se trouvait au milieu de la campagne. La passagère évincée fut du reste immédiatement remplacée par un individu d’une figure assez peu avenante, bâti en hercule et armé d’une immense scie. Malgré les réclamations, il s’installa sur la charrette qui continua sa route au milieu de la plus profonde obscurité ! Cinq minutes plus tard il fallut s’arrêter de nouveau. Cette fois nous étions devant la douane autrichienne, — sorte de longue cabane en pierre, entourée d’une vérandah dont la balustrade était peinte aux couleurs hongroises. Des lampes à pétrole accrochées des deux côtés de la porte, jetaient une lumière très-vive sur les passagers. Messieurs les douaniers firent consciencieusement leur devoir, la visite dura au moins une heure, ma grande malle recouverte entièrement de cuivre poli achetée à Bukarest et qui ressemblait à une châsse, fut fouillée à fond et jusqu’au fond, on ne me fit pas grâce de quelques pots de dulciates emportés comme souvenir. L’employé les fit ouvrir, y goûta méthodiquement, et il y trouva tant de plaisir que je le priai de les garder. Pendant cette réjouissante formalité administrative, la pluie s’était changée dehors en une véritable averse. Quand enfin nous pûmes remonter sur notre véhicule ce ne fut pas trop du paletot, de la fourrure et du précieux caoutchouc pour préserver un peu la peau et les os.
La situation n’avait rien de gai. En somme, j’étais à onze heures sur une grande route, à cent cinquante pas du Danube, en société de cinq ou six individus que je ne connaissais pas, dont plusieurs avaient des mines très-farouches et dont l’un ne cessait de brandir sa scie. Ma grande malle aux reflets de cuivre pouvait être bien tentante, et qui saurait jamais qu’un voyageur avait été égorgé et jeté dans le Danube ? J’essayai de démêler sur le visage de mes compagnons de quelles intentions ils étaient animés, mais il était de toute impossibilité d’apercevoir autre chose que des silhouettes sombres, les deux points lumineux étaient le scintillement de la scie et la pipe que le cocher tenait allumée entre ses dents. Dois-je l’avouer, j’eus peur pendant quelques instants, et pour la première fois depuis l’entrée en campagne, je regrettai de n’avoir aucune arme sur moi. Un incident vint couper court à mes réflexions. Les chevaux s’arrêtèrent brusquement ; — depuis quelques instants ils barbotaient dans l’eau ; le Danube, paraît-il, commençait à déborder, et comme nous longions le fleuve, l’équipage s’engageait tout tranquillement dans le lit considérablement élargi du cours d’eau.
L’instinct des chevaux nous avait sauvés, car on continuait à ne rien voir absolument. Le cocher jura un peu et ramena ses bêtes en arrière. Nous avançâmes très-lentement, pas à pas, nous tenant éloignés autant que possible du fleuve dont le clapotement sinistre troublait seul le silence effrayant de la nuit. Enfin à un tournant nous aperçûmes cinq ou six lumières qui dansaient sur l’eau d’où elles semblaient sortir. L’homme à la scie nous dit que c’était Adah Kaleh, le petit fortin turc que les Autrichiens devaient occuper au mois de mai suivant et qu’ils ont gardé. Adah Kaleh est une petite île qu’un bras du Danube sépare d’Orsova. Les ouvrages fortifiés n’ont pas une très-grande valeur stratégique, mais ils suffisent pour commander le cours du Danube. C’est grâce au canon d’Adah Kaleh que la navigation avait pu être interrompue dans ses parages. Puisqu’on voyait les lumières du fortin turc, il ne pouvait plus y avoir grande distance jusqu’à Orsova. L’homme à la scie calcula que nous y serions dans un quart d’heure environ ; je ne pus m’empêcher de rire quelque peu de ma frayeur de tout à l’heure. Ce voyageur à qui je prêtais des projets sinistres était un honnête marchand de bois de Pansova, qui avait été conclure une affaire et qui revenait à Orsova où l’attendait sa barque. Les autres passagers de la charrette étaient des ouvriers qui ne songeaient point à mal. Un soupir de soulagement s’échappa de nos poitrines quand la charrette, quittant l’étroit et dangereux sentier sur le bord du fleuve, s’engagea dans une allée magnifique et plantée des deux côtés de majestueux peupliers, les plus grands que j’aie jamais vus. Ces routes plantées de beaux arbres sont une spécialité des anciennes provinces frontières de l’Autriche ; elles sont dues à l’administration militaire. L’attelage sentant la terre ferme sous ses pieds prit une allure rapide ; nous passâmes au galop devant une petite chapelle entourée d’une grille et qui aurait valu la peine de s’y arrêter.