C’est sur l’emplacement où s’élève ce petit bâtiment que Kossuth et ses compagnons enfouirent, en 1849, au moment de se réfugier sur le territoire turc, la couronne de saint Étienne et les joyaux du trésor de Hongrie. Les proscrits ne voulaient pas être accusés d’avoir emporté ces objets précieux ; ils ne voulaient pas non plus que la couronne, emblème de la puissance et de l’indépendance maggyare, pût tomber entre les mains des vainqueurs. Ils l’enterrèrent donc tristement et solennellement comme tous leurs projets, mais espérant bien qu’un jour la couronne serait exhumée et avec elle la patrie hongroise. Mais le gouvernement autrichien avait eu connaissance du dernier acte du dictateur. Il ordonna des fouilles qui durèrent longtemps, mais qui eurent enfin le succès voulu. C’est pour expier cette profanation et l’acte de trahison qui l’avait rendu possible que le gouvernement hongrois de 1867 ordonna l’érection du monument dont la garde est confiée à deux vétérans de la guerre de l’Indépendance.
Les vétérans dormaient, — et le garde-barrière d’Orsova également. Il dormait même très-fort, car nous fûmes obligés de recevoir un supplément d’averse en attendant qu’il plût à ce digne fonctionnaire de nous ouvrir le schlagbaum avec lequel on barre encore, en Hongrie, l’entrée des villes passé le couvre-feu. Je constatai qu’en Roumanie et en Bulgarie, je courais les champs jour et nuit sans avoir été arrêté une seule fois et que, depuis une demi-heure que j’étais en Autriche, trois obstacles administratifs avaient entravé la circulation. Enfin la charrette s’engagea sur le pavé d’Orsova au milieu de jolies maisons très-coquettement entourées de jardins. Quand cinq minutes plus tard je me trouvai dans une salle d’auberge très-propre, brillamment éclairée, avec de gaies lithographies sur les murs, au milieu d’un public bizarrement composé de rouliers, de marchands et d’Honveds, ayant devant moi le patron qui me souhaitait bon appétit, je crus de bonne foi sortir d’un cauchemar. Une légère courbature, produite par les cahots et l’humidité de mes vêtements, n’était pas de trop pour bien constater la réalité de la course périlleuse qui avait précédé mon entrée à Orsova.
Le lendemain à la première heure, le bateau de la compagnie autrichienne du Danube levait l’ancre. Il y avait beaucoup de monde à bord, et par suite du vent violent qui s’éleva, il nous fallut attendre vingt-quatre heures dans un petit port qui se composait de quatre ou cinq bicoques. Enfin le lendemain à midi, un grand bateau qui avait à bord la musique et le drapeau d’un régiment de Honveds vint nous délivrer ; trois heures après, nous débarquions à Bazias ; le lendemain matin, le train entrait en gare à Pesth ; puis, quarante-huit heures plus tard, j’apercevais des fenêtres de l’hôtel la flèche de Saint-Étienne.
Les événements dont j’avais été en partie témoin se déroulèrent rapidement. L’heure des Russes était venue, et les Turcs semblaient devoir expier par des défaites d’autant plus rudes les quelques victoires remportées par eux ; la revanche fut d’abord prise en Asie. Kars tomba entre les mains du général Loris Melikoff, et une grande partie des troupes qui avaient si vaillamment combattu tout l’été furent faites prisonnières. En Europe, Plewna, où le général Totleben, appelé comme un praticien émérite pour réparer les bévues de jeunes et étourdis confrères, se montra aussi judicieux dans l’attaque qu’il le fut à Sébastopol dans la défense, tomba au pouvoir des conquérants. Osman-Pacha, le plus redoutable ennemi des Russes, prit le chemin de la captivité, entouré de toutes les marques d’estime. Alors la débandade turque fut complète. Les bataillons, les régiments entiers se rendaient ; on était embarrassé de prisonniers. Avant que la diplomatie eût pu élever sa voix, les Russes étaient aux portes de Constantinople, et on s’attendait à les voir entrer d’un moment à l’autre dans la capitale, objet de leurs longues convoitises.
Comment l’Europe s’émut, comment l’Angleterre intervint, comment l’armée russe resta l’arme au bras à San Stefano, comment, après la menace d’une guerre européenne, ce danger fut conjuré par un congrès, tout cela est de l’histoire trop récente et trop généralement connue pour que l’auteur puisse s’y arrêter. Son ambition, du reste, se borne à faire connaître ce qu’il a vu de ses yeux, à une époque dramatique, dans une contrée très-intéressante créée pour la prospérité, à la condition d’être bien régie. Il a pensé que le public français ne se montrerait pas indifférent pour les petites particularités d’un pays dont les destinées définitives seront certainement réglées sous l’influence morale de la France ; parce qu’après avoir épuisé les combinaisons contradictoires dictées par les États qui cherchent en Turquie à satisfaire leurs intérêts et leurs appétits, on écoutera forcément la voix de la seule grande puissance qui, dans cette grave question d’Orient, peut affirmer sans hypocrisie son désintéressement.
FIN
TABLE
Pages | |
| Préface de M. Jules Claretie | |
CHAPITRE PREMIER | |
| En route pour la guerre. — Quarante-huit heures de Prusseà la vapeur. — Gendarmes, douaniers et tschi russes. — Mercipour nos frères. — Les écumeurs de wagons. — Conversationavec un Balte. — Les étudiants de Dorpat. — Le tzar Alexandreet la sorcière | |
CHAPITRE II | |
| Halte à Saint-Pétersbourg. — Première impression. — Égliseset brocanteurs. — Saint-Isaac. — La Patti à l’hôtel Dehmouth. — Leretour de l’empereur. — Un discours incendiaire. — Ala gare Nicolaï. — Souvenir de Metz. — Un discours manqué. — Labienvenue à Notre-Dame de Kazan. — Une illumination àSaint-Pétersbourg. — Dix mille voitures fantômes | |
CHAPITRE III | |
| Zig-zags dans la capitale russe. — Visite à un journal russe. — LeHérold. — L’explosion du Lufti-Djelil. — Quatre centshommes tués par un seul coup de canon. — Chez le généralTrépow. — Chez le général Timacheff. — Éloge du frac bleu-barbeau. — Unogre du journalisme. — Le général Miliutine. — Charbonnierset grands-ducs sont maîtres chez eux | |
CHAPITRE IV | |
| Autres zig-zags dans la capitale russe. — La revue de mai. — LeChamp de Mars de Saint-Pétersbourg. — Une collation dédaignée. — Lesgongs à cheval. — Un escadron de millionnaires. — Dansl’hôtel d’Oldenbourg. — Un ex-esclave vingt fois millionnaire. — Unambassadeur populaire. — Le porte-roubles deM. de Caston. — Autre fête de mai. — Changement de chaussurescoram populo. — L’eau-de-vie proscrite. — Les batelierstroubadours. — La légende de Stenka Razin le pirate. — Les grenadierschanteurs. — Un corso de droskis. — Les cheveux sont pourle mari seul. — Promenade aux Iles. — Un conte de nuit d’hiver. — Lesthéâtres. — L’art à Saint-Pétersbourg | |
CHAPITRE V | |
| Départ pour Moscou. — Des voyageurs qui vont loin. — Vivele printemps ! — Un coup-d’œil au Kreml. — Une évocationdu passé. — Visite au prince Dolgorouki. — Au consulat deFrance. — Confusion musicale. — Un ami de vingt-quatre heures. — Uneéconomie inopportune — Un compartiment de premièreentre Kirsk et Kiew. — Un boulevardier en capitaine russe. — « Ceque les Polonais appellent la Pologne. » — Kiew. — Lesambulancières. — De Kiew à la frontière roumaine | |
CHAPITRE VI | |
| Jassy. — Un hôtel peu engageant. — La pâque en Moldavie. — Tohubohu à la gare. — Un voyage avec obstacles. — Halteà Foksani. — Un déserteur. — Dans une diligenceroumaine. — En wagon | |
CHAPITRE VII | |
| Un quartier général au calme. — Bukarest ou Plojesti ? — Al’hôtel de Moldavie. — Une aventure de voyage. — Histoired’un véritable espion et de deux autres espions prétendus. — Unaventurier. — Chez le grand-prévôt. — Une dépêche àdouble sens. — La villa du Grand-Duc. — Le colonel de Hasenkampf. — Lesattachés militaires. — M. le colonel Gaillard. — Uncafé-concert. — Conférence de journalistes. — Un exigeant. — Lecamp des Bulgares | |
CHAPITRE VIII | |
| La gare de Plojesti. — Les deux princes et l’ambulancière. — Arrivéeà Bukarest. — Premières impressions. — La camaraderienégative des Russes et des Roumains. — Les jeudisde Mme Rosetti. — Profils d’hommes politiques, de journalisteset d’invités | |
CHAPITRE IX | |
| Un voyage mystérieux. — Suicide d’un officier. — Le directeurdes chemins de fer et le grand-duc. — A la recherche d’unrégicide. — Les dénonciateurs malgré eux. — Un ex-conspirateuragent de police. — Le 8 juin 1877 à Bukarest. — Questiond’étiquette. — Une illumination manquée. — La petite piècemilitaire avant la grande | |
CHAPITRE X | |
| Les préparatifs de Slatina. — Bukarest pendant le passage duDanube. — Le bombardement de Giurgewo. — Exagérations. — ARustschuk. — Position militaire des Turcs. — Coup-d’œilsur la ville turque. — L’incendie. — Réponse des Turcs. — Paniqueà Giurgewo. — Une population dans les vignes. — Départdu tzar pour le Danube | |
CHAPITRE XI | |
| De Bukarest à Sistowa. — En route pour Giurgewo. — La villemystérieuse. — Une nuit dans un wigwam de cantonnier. — Lemaître de poste et son collègue le télégraphiste. — Un suicidede soldat. — Une ville mise à sac. — Giurgewo pendantla guerre | |
CHAPITRE XII | |
| Alexandrie. — Équipage de correspondant. — Rencontre avecl’empereur. — Te Deum en plein air. — Le passage du Danube. — Simnitza. — Faminesur la rive droite. — Abondancesur la rive gauche. — Le cantinier Moujik. — Le colonelWellesley. — Hussard et Bey. — Sistowa vue par lafenêtre | |
CHAPITRE XIII | |
| A Sistowa et abordage sur la rive turque. — Monographie de labataille. — Une ville à sac. — Croix blanche, protégez-nous. — L’agentdu Danube. — Une voiture et un attelage, remplacéspar des diamants. — L’amabilité du tzar. — Retourpar le pont. — Scène musico-militaire. — Campement desjournalistes | |
CHAPITRE XIV | |
| Retour à Bukarest. — Un bain sur la route. — Les amoursd’un lieutenant et d’une diva. — Histoire d’un troupeauqui jeûne. — Le prince Gortschakoff à Bukarest. — M. lebaron Jomini. — Les Gradinas concerts. — Aventures d’unefigurante | |
CHAPITRE XV | |
| Les premiers prisonniers à Bukarest. — Hassan-Pacha. — Nouvellesdes Balkans. — Opinions du baron de Jomini sur le Ridede Gourko. — Détails sur la vie à Bukarest. — Voisin d’unartiste. — L’achat d’un cheval. — Voyage à cheval. — Lepéager. — Quelques types. — Simnitza sous de nouvellesespèces. — Les marchands et les falsificateurs. — Kiki No II.Le premier combat sous Plewna. — Bravo Kiki. — La débâclede Simnitza. — Les Turcs ! les Turcs ! — La défaite du30 juillet | |
CHAPITRE XVI | |
| A Nicopolis. — Une ville ravagée par la guerre. — Les Roumainsà Nicopolis. — Le général Stolipine. — Le gargotier parpatriotisme. — Un orage dans la montagne. — Rencontre d’unpeintre. — La nuit dans un harem. — Une séance de conseilde guerre. — Acte d’insubordination. — Condamnation à mortd’un Turc. — A Turnu-Maguerelé. — Don Carlos en Orient. — Lesmésaventures de deux chaloupes canonnières | |
CHAPITRE XVII | |
| Les conséquences de Plewna. — Situation critique des Russes. — Lequartier-général à Gorny Studen. — Un sybarite. — Lespaysans bulgares. — Hospitalité forcée. — Un Tcherkesse dela suite impériale. — Une ferme en Bulgarie. — Générositédu tzar. — Une division en marche. — Une journée au quartier-général. — Nouvellesde la bataille des Balkans. — Lavie de l’empereur à Gorny Studen | |
CHAPITRE XVIII | |
| Voyage dans la Dobrudja. — Une fausse alerte. — Les Turcs enRoumanie. — Conseil de guerre en wagon. — Galatz villemorte. — Braïla. — Histoire d’un bateau torpille. — A larecherche du trésor du Lufti-Djelil. — Les plongeurs. — Déception | |
CHAPITRE XIX | |
| La bataille des trois jours devant Plewna. — Entrée en campagnede l’armée roumaine. — Prise de Grivitza. — Le tzarle soir de la bataille. — Un avocat qui prend un fort. — Lespertes énormes des Russes et des Roumains. — Routes encombréesde blessés | |
CHAPITRE XX | |
| La consternation en Russie. — Bruits alarmants. — La faussebataille de Biela. — Les fournisseurs de l’armée russe. — Préparatifsde la saison d’hiver. — L’invasion projetée. — Adieuxà Bukarest. — La situation de la Roumanie. — MM. Cogolniceano,Rosetti, Bratiano. — Un instant de peur. — Sur le bateau. — Conclusion | |
IMPRIMERIE CENTRALE DES CHEMINS DE FER. — A. CHAIX ET Cie
RUE BERGÈRE, 20, A PARIS. — 308-9.