Sur mon bateau qui file,
Viens, je t'enlève au frais,
Car, prince de Hollande,
Je n'ai peur de personne.»

CIX

Ah! belle jeunesse, éternel appeau!
Le vent avait cessé. Dans l'amplitude
et le silence du vaste Rhône
les hommes somnolant, la caravane
sous le soleil d'été remontait lentement,
avec, de loin en loin, quelque mouette
qui voletait sur le travers du fleuve.
Soudain s'élève, dans le lointain du nord,
un sourd bourdonnement. A l'horizon
il se perdait, puis bourdonnait encore,
comme le claquet d'un moulin farouche
qui serait descendu par la rivière.
Puis c'était une toux absconse
qui augmentait toujours, toux saccadée,
comme on eût dit d'un taureau, d'un dragon
suivant de l'archipel les sinuosités.
Puis un ébranlement subit remua l'onde,
faisant sursauter la batellerie,
pendant qu'en amont un flot de fumée
obscurcissait le ciel: et derrière les arbres
apparut tout d'un coup, fendant le Rhône,
un long bateau à feu. Tout l'équipage
redressa les bras, à l'aspect du monstre.
En poupe, Maître Apian, devenu pâle,
regardait muet la barque magique,
la barque dont les roues battaient comme des griffes,
et qui soulevait des vagues énormes
et formidablement fondait sur lui.

CX

—«Range-toi!» lui cria le capitaine,
et tous ceux du bateau lui faisaient signe
de se garer devant. Mais tel qu'un rouvre,
inébranlable au timon, le vieux maître
lui répondit:—«Mandrin[7]! que le Caburle
s'écarte devant toi? Le Rhône est nôtre...
Et fais tirer la maille, mille dieux!»
Mais le patron n'avait pas clos la bouche,
filant comme l'éclair, le Crocodile
(c'était le nom du vapeur) a saisi,
par une de ses aubes, la penelle.
Dans son élan il l'entraîne et, pareil
au dogue qui secoue sa proie, tout pêle-mêle
il secoue le convoi; avec les câbles
il s'empêtre rageur parmi les barques
où il s'ouvre une voie, dans son sillage
traînant après lui toute la flottille.
O malheureux! les grands chevaux reculent,
emportés par la maille, dans le Rhône,
avec les charretiers poussant des cris
et démontés devant l'eau furibonde.

CXI

Mais Patron Apian, lorsqu'il voit perdus
tous ses grands chevaux, sa flotte, sa vie,
lui, droit sur le Caburle qui dévale
désemparé, courant à la dérive,
lui, hors de sens et les veines exsangues,
lorsqu'il voit, ébahi, le vapeur qui, puissant,
en écharpant deux tourbillons d'écume
et jetant dans les airs sa nue fuligineuse,
sillait déjà devant:—«Ah! mange-peuple!
lui cria-t-il ainsi, monstre que sur la terre
le démon a vomi pour notre destruction,
lombard de juif, fils de crachat,
sois maudit! sois maudit! sois maudit! Et qu'ils meurent,
ceux qui te servent, dans la braise
et le bouillonnement et les supplices
du noir enfer où s'attise ton feu!
Ah! crasse de fumée! nous, sous nous autres,
depuis des milliers d'ans nous tenions la rivière...
Mais toi, puisque aujourd'hui tout croule,
souviens-toi, sale bête, que déjà te talonne
le cheval-fée qui doit crever ton ventre:
tel tu fis, tel t'attend!» Et le Caburle,
ayant toutes ses barques après en traînerie
et tous ses chevaux en cette mêlée
guéant ou sombrant, au choc de la houle
roulait au péril.—«Coupez les cordages,
malheur de Dieu! les chevaux qui se noient!»
brama le voiturin en faisant force
pour atterrir ou pour s'engraver sur la rive;
car déjà devant lui, épouvantable,
le Pont là-bas se dresse pour tout rompre.
Mais le courant insurmontable entoure
sisselandes, sapines et penelles,
et sens devant derrière il les rue, il les chasse
comme un troupeau de moutons qui chemine
à l'abattoir. Éperdus, les nochers,
le prouvier, le pilote, pour embouquer, s'ils peuvent,
quelque arcade, font sur le gouvernail
des efforts surhumains. Mais vainement! L'Anglore,
muette, l'œil clos, n'est plus de ce monde:
étroitement serrée aux bras du prince
qui du haut de la proue guette la catastrophe,
et confiante en plein dans sa croyance douce,
il lui semble prendre l'essor dans le ciel.

CXII

Un grand cri monte... Aïe! malheur! du Caburle
un tourbillon effrayant enveloppe
la barque en son remous: un heurt terrible
tonne contre le Pont et tout se brise.
Guilhem, du contre-coup, au sein des vagues
est projeté, ayant l'Anglore dans ses bras.
Et il nage, battu par les tronçons de poutre,
et il nage, tenant à fleur d'eau son amie,
et tant qu'il peut il nage. Mais les flots irrités
le submergent enfin et sous la houle
il disparaît. Sur l'autre bord du Rhône
agenouillées, là-bas, pleurent les femmes,
criant et priant Dieu. De la chaussée,
où il s'était rendu après le bris des barques,
sauvant le petit mousse de l'équipe,
le bon Jean Roche à l'eau se jette encore.
Et de nager, cherchant le prince;
et de plonger, cherchant l'Anglore.
Mais vainement! Le fleuve, qui sait où?
les avait tous les deux emmenés pour toujours.

CXIII