Et voilà que nous mangeâmes, avec ces demoiselles, une jatte de
caillé. Et l’une d’elles, qui paraissait de mon âge, et qui, par son
visage, rappelait ces médailles qu’on trouve à Saint-Remy, au ravin
des Antiques, avait de grands yeux noirs, des yeux langoureux, qui
toujours me regardaient. On l’appelait Louise.
Nous allâmes voir les paons, qui, dans l’aire, étalaient leur queue
en arc-en-ciel, les abeilles et leurs ruches alignées à l’abri du
vent, les agneaux qui bêlaient enfermés dans le bercail, le puits
avec sa treille portée par des piliers de pierre; enfin tout ce qui,
au Mas, pouvait les intéresser. Louise, elle, semblait marcher dans
l’extase.
Quand nous fûmes au jardin, dans le temps que ma mère causait avec la
sienne et cueillait à ses soeurs quelques poires beurrées, nous nous
étions, nous deux, assis sur le parapet de notre vieux Puits à roue.
-- Il faut, soudain me fit Mlle Louise, que je vous dise ceci: ne
vous souvient-il pas, monsieur, d’une petite robe, une robe de
mousseline, que votre mère vous porta, quand vous étiez en pension à
Saint-Michel-de-Frigolet?
-- Mais oui, pour jouer un rôle dans les Enfants d’Édouard.
-- Eh bien! cette robe, monsieur, c’était ma robe.
-- Mais ne vous l’a-t-on pas rendue? répondis-je comme un sot.
-- Eh! si, dit-elle, un peu confuse... Je vous ai parlé de cela, moi,
comme d’autre chose.
Et sa mère l’appela.
-- Louise!