Tout cela, vaguement, bourdonnait en mon âme; mais je le sentais
comme je vous dis. Et plein de ce remous, de ce bouillonnement de
sève provençale, qui me gonflait le coeur, libre d’inclination envers
toute maîtrise ou influence littéraire, fort de l’indépendance qui me
donnait des ailes, assuré que plus rien ne viendrait me déranger, un
soir, par les semailles, à la vue des laboureurs qui suivaient la
charrue dans la raie, j’entamai, gloire à Dieu! le premier chant de
Mireille.

Ce poème, enfant d’amour, fit son éclosion paisible, peu à peu, à
loisir, au souffle du vent large, à la chaleur du soleil ou aux
rafales du mistral, en même temps que je prenais la surveillance de
la ferme, sous la direction de mon père qui, à quatre-vingts ans,
était devenu aveugle.

Me plaire à moi, d’abord, puis à quelques amis de ma première
jeunesse, -- comme je l’ai rappelé dans un des chants de Mireille:

O doux amis de ma jeunesse,
Aérez mon chemin de votre sainte haleine
,

c’était tout ce que je voulais. Nous ne pensions pas à Paris, dans
ces temps d’innocence. Pourvu qu’Arles -- que j ‘avais à mon horizon,
comme Virgile avait Mantoue -- reconnût, un jour, sa poésie dans la
mienne, c’était mon ambition lointaine. Voilà pourquoi, songeant aux
campagnards de Crau et de Camargue, je pouvais dire:

Nous ne chantons que pour vous, pâtres et gens des Mas.

De plan, en vérité, je n’en avais qu’un à grands traits, et seulement
dans ma tête. Voici:

Je m’étais proposé de faire naître une passion entre deux beaux
enfants de la nature provençale, de conditions différentes, puis de
laisser à terre courir le peloton, comme dans l’imprévu de la vie
réelle, au gré des vents!

Mireille, ce nom fortuné qui porte en lui sa poésie, devait
fatalement être celui de mon héroïne: car je l’avais, depuis le
berceau, entendu dans la maison, mais rien que dans notre maison.
Quand la pauvre Nanon, mon aïeule maternelle, voulait gracieuser
quelqu’une de ses filles:

-- C’est Mireille, disait-elle, c’est la belle Mireille, c’est
Mireille, mes amours.