Et ma mère, en plaisantant, disait parfois de quelque fillette:
-- Tenez! la voyez-vous, Mireille mes amours!
Mais, quand je questionnais sur Mireille, personne n’en savait
davantage: une histoire perdue, dont il ne subsistait que le nom de
l’héroïne et un rayon de beauté dans une brume d’amour. C’était assez
pour porter bonheur à un qui, peut-être, -- sait-on? -- fut, par
cette intuition lui appartient aux poètes, la reconstitution d’un
roman véritable.
Le Mas du Juge, à cette époque, était un vrai foyer de poésie
limpide, biblique et idyllique. N’était-il pas vivant, chantant
autour de moi, ce poème de Provence avec son fond d’azur et son
encadrement d’Alpille? L’on n’avait qu’à sortir pour s’en trouver
tout ébloui. Ne voyais-je pas Mireille passer, non seulement dans mes
rêves de jeune homme, mais encore en personne, tantôt dans ces
gentilles fillettes de Maillane qui venaient, pour les vers à soie,
cueillir la feuille des mûriers, tantôt dans l’allégresse de ces
sarcleuses, ces faneuses, vendangeuses, oliveuses, qui allaient et
venaient, leur poitrine entrouvertes, leur coiffe cravatée de blanc,
dans les blés, dans les foins, dans les oliviers et dans les vignes?
Les acteurs de mon drame, mes laboureurs, mes moissonneurs, mes
bouviers et mes pâtres, ne circulaient-ils pas, du point de l’aube au
crépuscule, devant mon jeune enthousiasme? Vouliez-vous un plus beau
vieillard, plus patriarcal, plus digue d’être le prototype de mon
maître Ramon, que le vieux François Mistral, celui que tout le monde
et ma mère elle-même n’appelaient que le "maître"? Pauvre père!
Quelquefois, quand le travail était pressant, il fallait donner aide,
soit pour rentrer les foins, soit pour dériver l’eau de notre puits à
roue, il criait dehors:
-- Où est Frédéric?
Bien qu’à ce moment-là je fusse allongé sous un saule, paressant à la
recherche de quelque rime en fuite, ma pauvre mère répondait:
-- Il écrit.
Et aussitôt, la voix rude du brave homme s’apaisait en disant:
-- Ne le dérange pas.