Car, pour lui, qui n’avait lu que l’Écriture Sainte et Don
Quichotte en sa jeunesse, écrire était vraiment un office religieux,
Et il montre bien ce respect pour le mystère de la plume, le début
d’un récitatif, usité jadis chez nous, et dont nous reparlerons au
sujet du mot Félibre:
Monseigneur saint Anselme lisait et écrivait.
Un jour, de sa sainte écriture,
Il est monté au haut du ciel.
Un autre personnage qui eut, sans le savoir, le don d’intéresser ma
Muse épique, c’était le cousin Tourrette, du village de Mouriès: une
espèce de colosse, membru et éclopé, avec de grosses guêtres de cuir
sur les souliers et connu à la ronde, dans les plaines de Crau, sous
le nom du Major, ayant, en 1815, été tambour-major des gardes
nationaux qui, sous le commandement du duc d’Angoulême, voulaient
arrêter Napoléon, à son retour de l’île d’Elbe. Il avait, dans sa
jeunesse, dissipé son bien au jeu; et dans ses vieux jours, réduit
aux abois, il venait, tous les hivers, passer une quinzaine avec nous
autres, au Mas. Lorsqu’il repartait, mon père lui donnait, dans un
sac, quelques boisseaux de blé. L’été, il parcourait la Crau et la
Camargue, allant aider aux bergers, lorsqu’on tondait les troupeaux,
aux fermiers pour le dépiquage, aux faucheurs de marais pour engerber
les roseaux ou, enfin, aux sauniers pour mettre le sel en meules.
Aussi connaissait-il la terre d’Arles et ses travaux, assurément,
comme personne. Il savait le nom des Mas, des pâturages, des chefs de
bergers, des haras de chevaux et de taureaux sauvages, ainsi que de
leurs gardiens. Et il parlait de tout avec une faconde, un
pittoresque, une noblesse
d’expressions provençales, qu’il y avait plaisir d’entendre. Pour
dire, par exemple, que le comte de Mailly était riche, fort riche en
propriétés bâties:
-- Il possède, disait-il, sept arpents de toitures.
Les filles qui s’engagent pour la cueillette des olives -- à Mouriés,
elles sont nombreuses -- le louaient pour leur dire des contes à la
veillée. Elles lui donnaient, je crois, un sou chacune par veillée.
Il les faisait tordre de rire, car il savait tous les contes, plus ou
moins croustilleux, qui, d’une bouche à l’autre, se transmettent dans
le peuple, tels que: Jean de la Vache, Jean de la Mule, Jean de
l’Ours, le Doreur, etc.
Une fois que la neige commençait à tomber :
-- Allons, disions-nous, le cousin apparaîtra bientôt.
Et il ne manquait jamais.
-- Bonjour, cousin!
-- Cousin, bonjour!