Et voilà. La main touchée et son bâton déposé, humblement, derrière
la porte, et s’attablait, mangeait une belle tartine de fromage pétri
et entamait, ensuite, le sujet de l’olivaison, Et il contait que les
meules, en son bourg de Mouriès, ne pouvaient tenir pied à la récolte
des olives. Et il disait:

-- Comme on est bien, l’hiver, lorsqu’il fait froid, dans ces moulins
à huile! Ecarquillé sur le marc tout chaud, on regarde, à la clarté
des caleils à quatre mèches, les presseurs d’huile moitié nus qui,
lestes comme chats, poussent tous à la barre, au commandement du
chef:

-- Allons, ce coup! Encore un coup! Encore un bon coup! Houp! que
tout claque! Là!

Étant, le cousin Tourrette, comme tous les songeurs, tant soit peu
fainéant, il avait, toute sa vie, rêvé de trouver une place où il y
eût peu de travail.

-- Je voudrais, nous disait-il, la place de compteur de mornes, à
Marseille par exemple, dans un de ces grands magasins où, lorsqu’on
les débarque, un homme, étant assis, peut, en comptant les douzaines,
gagner (me suis-je laissé dire) ses douze cents francs par an.

Mon pauvre vieux Major! Il mourut comme tant d’autres, sans avoir vu
réaliser sa rêverie sur les mornes.

Je n’oublierai pas non plus, parmi mes collaborateurs, ou, tant vaut
dire, mes fauteurs de la poésie de Mireille, le bûcheron Siboul :
un brave homme de Montfrin, habillé de velours, qui venait tous les
ans, à la fin de l’automne, avec sa grande serpe, tailler joliment
nos bourrées de saule. Pendant qu’il découpait et appareillait ses
rondins, que d’observations justes il me faisait sur le Rhône, sur
ses courants, ses tourbillons, sur ses lagunes, sur ses baies, sur
ses graviers et sur ses îles, puis sur les animaux qui fréquentent
ses digues, les loutres qui gîtent dans les arbres creux, les bièvres
qui coupent des troncs comme la cuisse, et sur les pendulines qui,
dans les Ségonnaux, suspendent leurs nids aux peupliers blancs, et
sur les coupeurs d’osier et les vanniers de Valiabrègue!

Enfin, le voisin Xavier, un paysan herboriste, qui me disait les noms
en langue provençale et les vertus des simples et de toutes les
herbes de Saint-Jean et de Saint-Roch. Si bien que mon bagage de
botanique littéraire, c’est ainsi que je le formai... Heureusement!
car m’est avis, sans vouloir les mépriser, que nos professeurs des
écoles, tant les hautes que les basses, auraient été, bien sûr,
entrepris pour me montrer ce qu’était un chardon ou un laiteron.

Comme une bombe, dans l’entrefaite de ce prodrome de Mireille,
éclata la nouvelle du coup d’État du 2 décembre 1851.

Quoique je ne fusse pas de ces fanatiques chez qui la République
tient lieu de religion, de justice et de patrie, quoique les
Jacobins, par leur intolérance, par leur manie du niveau, par la
sécheresse, la brutalité de leur matérialisme, m'eussent découragé et
blessé plus d’une fois, le crime d’un gouvernant qui déchirait la loi
jurée par lui m’indigna. Il
m'indigna, car il fauchait toutes mes illusions sur les fédérations
futures dont la République en France pouvait être le couvain.