Quelques-uns des collègues de l’École de Droit allèrent se mettre à
la tête des bandes d’insurgés qui se soulevaient dans le Var au nom
de la Constitution; mais le grand nombre, en Provence comme ailleurs,
les uns par dégoût de la turbulence des partis, les autres éberlués
par le reflet du premier Empire, applaudirent, il est vrai, au
changement de régime. Qui pouvait deviner que l’Empire nouveau dût
s’effondrer dans une effroyable guerre et l’écroulement national ?
Pour conclure, je vais citer ce qui me fut dit un jour, après 1870
par Taxile Delord, républicain pourtant et député de Vaucluse, un
jour qu’en Avignon, sur la place de l’Horloge, nous nous promenions
ensemble:
-- La gaffe, disait-il, la plus prodigieuse qui se soit jamais faite
dans le parti avancé, fut la Révolution de 1848. Nous avions au
gouvernement une belle famille, française, nationale, libérale entre
toutes et compromise même avec la Révolution, sous les auspices de
laquelle on pouvait obtenir, sans trouble, toutes les libertés que le
progrès comporte... Et nous l’avons bannie. Pourquoi? Pour faire
place à ce bas empire qui a mis la France en débâcle!
Quoi qu’il en soit, en conséquence, je laissai de côté -- et pour
toujours -- la politique inflammatoire, comme ces embarras qu’on
abandonne en route pour marcher plus léger, et à toi, ma Provence, et
à toi, poésie, qui ne m’avez jamais donné que pure joie, je me livrai
tout entier.
Et voici que, rentré dans la contemplation, un soir, me promenant en
quête de mes rimes, car mes vers, tant que j’en ai fait, je les ai
trouvés tous par voies et par chemins, je rencontrai un vieux qui
gardait les brebis. Il avait nom "le galant jean". Le ciel était
étoilé, la chouette miaulait, et le dialogue suivant (que vous avez
lu peut-être, traduit par l’ami Daudet) eut lieu dans cette
rencontre.
LE BERGER
Vous voilà bien écarté, monsieur Frédéric?
MOI
Je vais prendre un peu l’air, maître Jean.
LE BERGER