Roumanille, en invitant M. Moquin-Tandon, professeur à la faculté des
sciences de Toulouse et spirituel poète en son parler montpelliérain,
l’avait chargé d’amener Jasmin à Arles. Mais, quand Moquin-Tandon
écrivit à l’auteur de Marthe la folle, savez-vous ce que répondit
l’illustre poète gascon: "Puisque vous allez à Arles, dites-leur
qu’ils auront beau se réunir quarante et cent, jamais ils ne feront
le bruit que j’ai fait tout seul."
-- Voilà Jasmin de pied en cap, me disait Roumanille.
Cette réponse le reproduit beaucoup plus fidèlement que le bronze
élevé à Agen, en son honneur. Il était ce que l’on appelle, Jasmin,
un fier bougre.
D’ailleurs, le perruquier d’Agen, en dépit de son génie, fut toujours
aussi maussade pour ceux qui, comme lui, voulaient chanter dans notre
langue. Roumanille, puisque nous y sommes, quelques années
auparavant, lui avait envoyé ses Pâquerettes, avec la dédicace de
Madeleine, une des poésies les meilleures du recueil. Jasmin ne
daigna pas remercier le Provençal. Mais ayant, le Gascon, vers 1848,
passé par Avignon, où il donna un concert avec Mlle Roaldès, qui
jouait de la harpe, Roumanile, après la séance, vint avec quelques
autres saluer le poète qui avait fait couler les larmes en déclamant
ses Souvenirs :
-- Où vas-tu grand-père? -- Mon fils à l’hôpital...
C’est là que meurent les Jasmins.
-- Qui êtes-vous donc? fit l’Agenais au poète de Saint-Remy.
-- Un de vos admirateurs, Joseph Roumanille.
-- Roumanille? Je me souviens de ce nom... Mais je croyais qu’il fût
celui d’un auteur mort.
-- Monsieur, vous le voyez, répondit l’auteur des Pâquerettes, qui
ne laissa jamais personne lui marcher sur le pied, je suis assez
jeune encore pour pouvoir, s’il plaît à Dieu, faire un jour votre
épitaphe.
Qui fut bien plus gracieux pour la réunion d’Arles, ce fut ce bon
Reboul, qui nous écrivit ceci: "Que Dieu bénisse votre table... Que
vos luttes soient des fêtes, que les rivaux soient des amis! Celui
qui fit les cieux a fait celui de notre pays si grand et si bleu
qu’il y a de l’espace pour toutes les étoiles."