"Mais, à la fin? las de courir, -- las de rire, las de danser, --
nous nous asseyions sous les chênes -- un moment pour nous reposer;
-- tes longs cheveux qui s’épandaient. -- mon amoureuse main aimait
-- à les reprendre; et toi, bonne, tu me laissais faire, tout doux,
-- comme une mère son enfant."

Et les vers écrits par lui, au châtelet de Font-Ségugne, sur les murs
de la chambre où sa Zani couchait.

"O chambrette, chambrette, -- bien sûr que tu es petite, mais que de
souvenirs! -- Quand je passe ton seuil, je me dis: "Elles viennent!"
-- Il me semble vous voir, ô belles jouvencelles, -- toi, pauvre
Julia, toi, ma chère Zani! -- Et pourtant, c’en est fait! -- Ah! vous
ne viendrez plus dormir dans la chambrette! -- Julia, tu es morte!
Zani, tu es nonnain!"

Vouliez-vous, pour berceau d’un rêve glorieux, pour l’épanouissement
d’une fleur d’idéal, un lieu plus favorable que cette cour d’amour
discrète, au belvédère d’un coteau, au milieu des lointains azurés et
sereins, avec une volée de jeunes qui adoraient le Beau sous les
trois espèces: Poésie, Amour, Provence, identiques pour eux, et
quelques demoiselles gracieuses, rieuses, pour leur faire compagnie!

Il fut écrit au ciel qu’un dimanche fleuri, le 21 mai 1854, en pleine
primevère de la vie et de l’an, sept poètes devaient se rencontrer au
castel de Font-Ségugne: Paul Giéra, un esprit railleur qui signait
Glaup (par anagramme de Paul G.); Roumanille, un propagandiste qui,
sans en avoir l’air, attisait incessamment le feu sacré autour de
lui; Aubanel, que Roumanille avait conquis à notre langue et qui, au
soleil d’amour, ouvrait en ce moment le frais corail de sa grenade;
Mathieu, ennuagé dans les visions de la Provence redevenue, comme
jadis, chevaleresque et amoureuse; Brunet, avec sa face de Christ de
Galilée, rêvant son utopie de Paradis terrestre; le paysan Tavan qui,
ployé sur la houe, chantonnait au soleil comme le grillon sur la
glèbe; et Frédéric, tout prêt à jeter au mistral, comme les pâtres
des montagnes, le cri de race pour héler, et tout prêt à planter le
gonfalon sur le Ventoux...

A table, on reparla, comme c’était l’habitude, de ce qu’il faudrait
pour tirer notre idiome de l’abandon où il gisait depuis que,
trahissant l’honneur de la Provence, les classes dirigeantes
l’avaient réduit, hélas! à la domesticité. Et alors, considérant que,
des deux derniers Congrès, celui d’Arles et celui d’Aix, il n’était
rien sorti qui fit prévoir un accord pour la réhabilitation de la
langue provençale; qu’au contraire, les réformes, proposées par les
jeunes de l’Ecole avignonnaise, s’étaient vues, chez beaucoup, mal
accueillies et mal voulues, les Sept de Font-Ségugne délibérèrent,
unanimes, de faire bande à part et, prenant le but en main, de le
jeter où ils voulaient.

-- Seulement, observa Glaup, puisque nous faisons corps neuf, il nous
faut un nom nouveau. Car, entre rimeurs, vous le voyez, bien qu’ils
ne trouvent rien du tout, ils se disent tous trouvères. D’autre
part, il y a aussi le mot de troubadour. Mais, usité pour désigner
les poètes d’une époque, ce nom est décati par l’abus qu’on en a
fait. Et à renouveau enseigne nouvelle!

Je pris alors la parole.

-- Mes amis, dis-je, à Maillane, il existe dans le peuple, un vieux
récitatif qui s’est transmis de bouche en bouche et qui contient, je
crois, le mot prédestiné.

Et je commençai :