-- Une nuit, disait-il, quelqu’un vint m’appeler pour porter
l’extrême-onction à une malheureuse de ces mauvaises maisons du préau
de la Madeleine. Quand j'eus administré la pauvre agonisante, et que
nous redescendions avec le sacristain, les dames, alignées le long de
l’escalier, décolletées et accoutrées d’oripeaux de carnaval, me
saluèrent au passage, la tête penchée, d’un air si contrit qu’on leur
aurait donné, selon l’expression populaire, l’absolution sans les
confesser. Et la mère catin, tout en m’accompagnant, m’alléguait des
prétextes pour excuser sa vie... Moi, sans répondre, je dévalais les
degrés; mais dès qu’elle m’eut ouvert la porte du logis, je me
retourne et je lui fais:
-- Vieille brehaigne! s’il n’y avait point de matrones, il n’y aurait
pas tant de gueuses!
Chez Brunet, chez Mathieu (dont nous parlerons plus tard) nous
faisions aussi nos frairies. Mais l’endroit bienheureux, l’endroit
prédestiné, c’était, ensuite, Font-Ségugne, bastide de plaisance près
du village de Gadagne, où nous conviait la famille Giéra: il y avait
la mère, aimable et digne dame; l’aîné qu’on appelait Paul, notaire à
Avignon, passionné pour la Gaie-Science; le cadet Jules, qui rêvait
la rénovation du monde par l’oeuvre des
Pénitents Blancs; enfin, deux demoiselles charmantes et accortes:
Clarisse et Joséphine, douceur et joie de ce nid.
Font-Ségugne, au penchant du plateau de Camp-Cabel; regarde le
Ventoux, au loin, et la gorge de Vaucluse qui se voit à quelques
lieues. Le domaine prend son nom d’une petite source qui y coule au
pied du castel. Un délicieux bouquet de chênes, d’acacias et de
platanes le tient abrité du vent et de l’ardeur du soleil.
"Font-Ségugne, dit Tavan (le félibre de Gadagne), est encore
l’endroit où viennent, le dimanche, les amoureux du village. Là, ils
ont l’ombre, le silence, la fraîcheur, les
cachettes; il y a là des viviers avec leurs bancs de pierre que le
lierre enveloppe; il y a des sentiers qui montent, qui descendent,
tortueux, dans le bosquet; il y a belle vue; il y a chants d’oiseaux,
murmure de feuillage, gazouillis de fontaine. Partout, sur le gazon,
vous pouvez vous asseoir, rêver d’amour, si l’on est seul et, si l’on
est deux, aimer."
Voi1à où nous venions nous récréer comme perdreaux, Roumanille Giéra,
Mathieu, Brunet, Tavan, Crousillat, moi et autres, Aubanel plus que
tous, retenu sous le charme par les yeux de Zani (Jenny Manivet de
son vrai nom), Zani l’Avignonnaise, une amie et compagne des
demoiselles du castel.
"Avec sa taille mince et sa robe de laine,-- couleur de la grenade,
-- avec son front si lisse et ses grands yeux si beaux, -- avec ses
longs cheveux noirs et son brun visage, -- je la verrai tantôt, la
jeune vierge, -- qui me dira: "Bonsoir." O Zani, venez vite!"
C’est le portrait qu’Aubanel, dans son Livre de l’Amour, en fit
lui-même... Mais, à présent, écoutons-le, lorsque, après que Zani eut
pris le voile, il se rappelle
Font-Ségugne :
"Voici l’été, les nuits sont claires. -- A Châteauneuf, le soir est
beau. -- Dans les bosquets la lune encore-- monte la nuit sur
Camp-Cabel. -- T’en souvient-il? Parmi les pierres, -- avec ta face
d’Espagnole, -- quand tu courais comme une folle, -- quand nous
courions comme des fous -- au plus sombre et qu’on avait peur?
"Et par ta taille déliée -- je te prenais: que c’était doux! -- Au
chant des bêtes du bocage, -- nous dansions alors tous les deux. --
Grillons, rossignols et rainettes --
disaient, chacun, leurs chansonnettes; -- tu y ajoutais ta voix
claire... -- Belle amie, où sont, maintenant, -- tant de branles et
de chansons?