-- Mais, avec la défaite, disait-il, on n’y pensa plus.
Aussi, lorsque son fils, au temps de Mac-Mahon, reçut la décoration,
Jean-Denis, fièrement, se contenta de dire:
-- Le père l’avait gagnée, c’est le garçon qui l’a.
Et voici l’épitaphe que Roumanille écrivit sur la tombe de ses
parents, au cimetière de Saint-Remy :
A JEAN-DENIS ROUMANILLE
JARDINIER, HOMME DE BIEN ET DE VALEUR (1791-1875)
A PIERRETTE PIQUET, SON ÉPOUSE,
BONNE, PIEUSE ET FORTE (1793-1895.
ILS VÉCURENT CHRÉTIENNEMENT ET MOURURENT
TRANQUILLES, DEVANT DIEU SOIENT-ILS!
Crousillat, de Salon, un dévot de la langue et des Muses de Crau,
était assez souvent de ces réunions d’amis et c’est au lendemain
d’une lecture poétique qu’il me gratifia du sonnet que je transcris:
J’entendis un écho de ta pure harmonie,
Le jour que nous pûmes, chez Roumanille,
Cinq trouvères joyeux, francs de cérémonie,
Manger, choquer le verre, chanter, rire en famille.Mais quand finiras-tu de tresser ton panier,
Quand de nous attifer ta belle jeune fille?
Que je m’écrie content et jamais façonnier
Ta Mireille, ô Mistral, est une merveille!...Si donc, comme le vent dont le nom te convient,
Fort est le souffle saint qui t’inspire, jeune homme,
Allons, au monde avide épanche les accents:A tes flambants accords les monts vont s’émouvoir
Les arbres tressaillir, les torrents s’arrêter,
Comme aux sons modulés sur les lyres antiques.
On allait, en Avignon, à la maison d’Aubanel, dans la rue Saint-Marc
(qui, aujourd’hui, porte le nom du glorieux félibre): un hôtel à
tourelles, ancien palais cardinalice, qu’on a démoli depuis pour
percer une rue neuve. En entrant dans le vestibule, on voyait, avec
sa vis, une presse de bois semblable à un pressoir qui, depuis deux
cents ans, servait pour imprimer les livres paroissiaux et scolaires
du Comtat. Là, nous nous installions, un peu intimidés par le parfum
d’église qui était dans les murs, mais surtout par Jeanneton, la
vieille cuisinière, qui avait toujours l’air de grommeler:
-- Les voilà encore!
Cependant, la bonhomie du père d’Aubanel, imprimeur officiel de notre
Saint-Père le Pape, et la jovialité de son oncle le chanoine nous
avaient bientôt mis à l’aise. Et venu le moment où l’on choque le
verre, le bon vieux prêtre racontait.