Avec les galants du pays, nous venions, nous aussi, derrière les
ménétriers, à la clarté des falots errants et au bruit des pétards,
serpenteaux et fusées, offrir à la patronne de Maillane nos
hommages... Et, à propos de ces saints honorés sur l’autel, dans les
villes et les villages, de-ci de-là, au Nord comme au Midi, depuis
des siècles et des siècles, je me suis demandé, parfois: Qu’est-ce, à
côté de cela, notre gloire mondaine de poètes, d’artistes, de
savants, de guerriers, à peine connus de quelques admirateurs? Victor
Hugo lui-même n’aura jamais le culte du moindre saint du calendrier,
ne serait-ce que saint Gent qui, depuis sept cents ans, voit, toutes
les années, des milliers de fidèles venir le supplier dans sa vallée
perdue! Et aussi, un jour qu’à sa table (les flatteurs avaient posé
cette question:
-- Y a-t-il, en ce monde, gloire supérieure à celle du poète?
-- Celle du saint, répondit l’auteur des Contemplations.
Lors de la Sainte-Agathe, nous allions donc au bal voir danser l’ami
Mathieu avec Gango, Villette et Lali, mes belles cousines. Nous
allions, dans le pré du moulin, voir les luttes s’ouvrir, au
battement du tambour:
Qui voudra lutter, qu’il se présente...
Qui voudra lutter...
Qu’il vienne au pré!
les luttes d’hommes et d’éphèbes où l’ancien lutteur Jésette, qui
était surveillant du jeu, tournait et retournait autour des lutteurs,
butés l’un contre l’autre, nus, les jarrets tendus, et d’une voix
sévère leur rappelait parfois le précepte: défense de déchirer les
chairs...
-- O Jésette... vous souvient-il de quand vous fîtes mordre la
poussière à Quéquine?
-- Et de quand je terrassai Bel-Arbre d’Aramon, nous répondait le
vieil athlète, enchanté de redire ses victoires d’antan. On
m’appelait, savez-vous comme? Le Petit Maillanais ou, autrement, le
Flexible. Nul jamais ne put dire qu’il m’avait renversé et, pourtant,
j'eus à lutter avec le fameux Meissonnier, l’hercule avignonnais qui
tombait tout le monde; avec Rabasson, avec Creste d’Apt... Mais nous
ne pûmes rien nous faire.
A Saint-Remy, nous descendions chez les parents de Roumanille,
Jean-Denis et Pierrette, de vaillants maraîchers qui exploitaient un
jardin vers le Portail-du-Trou. Nous y dînions en plein air, à
l’ombre claire d’une treille, dans les assiettes peintes qui
sortaient en notre honneur, avec les cuillers d’étain et les
fourchettes de fer; et Zine et Antoinette, les soeurs de notre ami,
deux brunettes dans la vingtaine, nous servaient, souriantes, la
blanquette d’agneau qu’elles venaient d’apprêter.
Un rude homme, tout de même, ce vieux Jean-Denis, le père de
Roumanille. Il avait, étant soldat de Bonaparte (ainsi qu’assez
dédaigneux il dénommait l’empereur), vu la bataille de Waterloo et
racontait volontiers qu’il y avait gagné la croix.