"J’avais quinze ou seize ans, et je me revois, écolier échappé du
collège, assistant à Aix, dans la grande salle de l’Hôtel de Ville, à
une fête poétique un peu semblable à celle que j’ai l’honneur de
présider aujourd’hui. Il y avait là Mistral déclamant la Mort du
Moissonneur,
Roumanille et Aubanel sans doute, d’autres encore, tous
ceux qui, quelques années plus tard, allaient être les félibres et
qui n’étaient alors que les troubadours."

Enfin, au banquet du soir, où l’on en dit, conta et chanta de toutes
sortes, nous eûmes le plaisir d’élever nos verres à la santé du vieux
Bellot, qui s’était, dans Marseille et toute la Provence, fait une
renommée, méritée assurément, de poète drolatique, et qui, ébahi de
voir ce débordement de sève, nous répondait tristement :

Je ne suis qu’un gâcheur;
J’ai dans ma pauvre vie, noirci bien du papier:
Gaut, Mistral, Crousillat, qui, eux, n’ont pas la flemme,
De notre provençal débrouilleront l’écheveau.

CHAPITRE XII

FONT-SÉGUGNE

Le groupe avignonnais. -- La fête de sainte Agathe. -- Le père de
Roumanille. -- Crousiflat de Salon, -- Le chanoine Aubanel. -- La
famille Giéra. -- Les amours d’Aubanel et de Zani. -- Le banquet de
Font-Ségugne. -- L’institution du Félibrige. — L’oraison de saint
Anselme. -- Le premier chant des félibres.

Nous étions, dans la contrée, un groupe de jeunes, étroitement unis,
et qui nous accordions on ne peut mieux pour cette oeuvre de
renaissance provençale. Nous y allions de tout coeur.

Presque tous les dimanches, tantôt dans Avignon, tantôt aux plaines
de Maillane ou aux Jardins de Saint-Rémy, tantôt sur les hauteurs de
Châteauneuf-de-Gadagne ou de Châteauneuf-du-Pape, nous nous
réunissions pour nos parties intimes, régals de jeunesse, banquets de
Provence, exquis en poésie bien plus qu’en mets, ivres d’enthousiasme
et de ferveur, plus que de vin. C’est là que Roumanille nous chantait
ses Noëls, là qu’il nous lisait les Songeuses, toutes fraîches, et
la Part du Bon Dieu encore flambant neuve; c’est là que, croyant,
mais sans cesse rongeant le frein de ses croyances, Aubanel récitait
le Massacre des Innocents; c’était là que Mireille venait, de
loin en loin, dévider ses strophes nouvellement surgies.

A Maillane, lors de la Sainte-Agathe, qui est la fête de l’endroit,
les "poètes" (comme on nous appelait déjà) arrivaient tous les ans
pour y passer trois jours, comme les bohémiens. La vierge Agathe
était Sicilienne : on la martyrisa en lui tranchant les seins. On dit
même qu’à Arles, dans le trésor de Saint-Trophime, est conservé un
plat d’agate qui, selon la tradition, aurait contenu les seins de la
jeune bienheureuse. Mais d’où pouvait venir aux Arlésiens et aux
Maillanais cette dévotion pour une sainte de Catane? Je me
l’expliquerais de la façon suivante:

Un seigneur de Maillane, originaire d’Arles, Guillaume des
Porcellets, fut, d’après l’histoire, le seul Français épargné aux
Vêpres Siciliennes, en considération de sa droiture et de sa vertu.
Ne nous aurait-il pas, lui ou ses descendants, apporté le culte de la
vierge catanaise? Toujours est-il qu’en Sicile, sainte Agathe est
invoquée contre les feux de l’Etna et à Maillane contre la foudre et
l’incendie. Un honneur recherché par nos jeunes Maillanaises, c’est,
avant leur mariage, d’être trois ans prieuresses (comme on dirait
prêtresses) de l’autel de sainte Agathe, et voici qui est bien joli:
la veille de la fête, les couples, la jeunesse, avant d’ouvrir les
danses, viennent, avec leurs musiciens, donner une sérénade devant
l’église, à sainte Agathe.