Puis, tout cela réglé, l’on s’aperçut, ma foi, que le 21 de mai, date
de notre réunion, était le jour de sainte Estelle; et, tels que les
rois Mages, reconnaissant par là l’influx mystérieux de quelque haute
conjoncture, nous saluâmes l’Étoile qui présidait au berceau de notre
rédemption.
L’Almanach Provençal pour le Bel An de Dieu 1855 parut la même
année avec ses cent douze pages. A la première, en belle place, tel
qu’un trophée de victoire, notre Chant des Félibres exposait le
programme de ce réveil de sève et de joie populaire:
--Nous sommes des amis, des frères,
Étant les chanteurs du pays!
Tout jeune enfant aime sa mère,
Tout oisillon aime son nid:
Notre ciel bleu, notre terroir
Sont, pour nous autres, un paradis.Tous des amis, joyeux et libres,
De la Provence tous épris,
C’est nous qui sommes les félibres,
Les gais félibres provençaux!En provençal ce que l’on pense
Vient sur les lèvres aisément.
O douce langue de Provence,
Voilà pourquoi nous t’aimerons!
Sur les galets de la Durance
Nous le jurons tous aujourd’hui!Tous des amis, etc...
Les fauvettes n’oublient jamais
Ce que leur gazouilla leur père,
Le rossignol ne l’oublie guère,
Ce que son père lui chanta;
Et le langage de nos mères,
Pourrions-nous l’oublier, nous autres?Tous des amis, etc...
Cependant que les jouvencelles
Dansent au bruit du tambourin,
Le dimanche, à l’ombre légère,
A l’ombre d’un figuier, d’un pin,
Nous aimons à goûter ensemble,
A humer le vin d'un flacon.Tous des amis, etc...
Alors, quand le moût de la Nerthe
Dans le verre sautille et rit,
De la chanson qu’il a trouvée
Dès qu’un félibre lance un mot,
Toutes les bouches sont ouvertes
Et nous chantons tous à la loi.Tous des amis, etc...
Des jeunes filles sémillantes
Nous aimons le rire enfantin;
Et, si quelqu’une nous agrée,
Dans nos vers de galanterie
Elle est chantée et rechantée
Avec des mots plus que jolis.Tous des amis, etc.
Quand les moissons seront venues,
Si la poêle frit quelquefois,
Quand vous foulerez vos vendanges,
Si le suc du raisin foisonne
Et que vous ayez besoin d’aide,
Pour aider, nous y courrons tous.Tous des amis, etc...
Nous conduisons les farandoles;
A la Saint-Éloi, nous trinquons;
S’il faut lutter, à bas la veste;
De saint Jean nous sautons le feu;
A la Noël, la grande fête,
Ensemble nous posons la Bûche.Tous des amis, etc...
Dans le moulin lorsqu’on détrite
Les sacs d’olives, s’il vous faut
Des lurons pour pousser la barre,
Venez, nous sommes toujours prêts
Vous aurez là des gouailleurs comme
Il n’en est pas dix nulle part.Tous des amis, etc...
Vienne la rôtie des châtaignes
Aux veillées de la Saint-Martin,Si vous aimez les contes bleus,
Appelez-nous, voisins, voisines:
Nous vous en dirons des brochées
Dont vous rirez jusqu’au matin.Tous des amis, etc...
A votre fête patronale
Faut-il des prieurs, nous voici...
Et vous, pimpantes mariées,
Voulez-vous un joyeux couplet?
Conviez-nous: pour vous, mignonnes,
Nous en avons des cents au choix!Tous des amis, etc...
Quand vous égorgerez la truie,
Ne manquez pas de faire signe!
Serait-ce par un jour de pluie,
Pour la saigner on lie la queue:
Un bon morceau de la fressure,
Rien de pareil pour bien dîner.Tous des amis, etc...
Dans le travail le peuple ahane:
Ce fut, hélas! toujours ainsi...
Eh! s’il fallait toujours se taire,
Il y aurait de quoi crever!
Il en faut pour le faire rire,
Et il en faut pour lui chanter!Tous des amis, joyeux et libres,
De la Provence tous épris,
C’est nous qui sommes les félibres,
Les gais félibres provençaux!
Le Félibrige, vous le voyez, était loin d’engendrer mélancolie et
pessimisme. Tout s’y faisait de gaieté de coeur, sans arrière-pensée
de profit ni de gloire. Les collaborateurs des premiers almanachs
avaient tous pris des pseudonymes: le Félibre des Jardins
(Roumanille), le Félibre de la Grenade (Aubanel), le Félibre des
Baisers (Mathieu), le Félibre Enjoué (Glaup, Paul Giéra), le Félibre
du Mas on bien de Belle-Viste (Mistral), le Félibre de l’Armée
(Tavan, pris par la conscription), le Félibre de l’Arc-en-Ciel (G.
Brunet, quiétait peintre); tous ceux, ensuite, qui vinrent peu à peu
grossir le bataillon : le Félibre de Verre (D. Cassan), le Félibre
des Glands (T. Poussel), le Félibre de la Sainte-Braise (E. Garcin),
le Félibre de Lusène (Crousillat, de Salon), le Félibre de l’Ail
(J.-B. Martin, surnommé le Grec), le Félibre des Melons (V. Martin,
de Cavaillon), la Félibresse du Caulon (fille du précédent), le
Félibre Sentimental (B. Laurens), le Félibre des Chartes (Achard,
archiviste de Vaucluse), le Félibre du Pontias (B. Chalvet, de
Nyons), le Félibre de Maguelone (Moquin-Tandon), le Félibre de la
Tour-Magne (Roumieux, de Nîmes), le Félibre de la Mer (M. Bourrelly),
le Félibre des Crayons (l’abbé Cotton) et le Félibre Myope (premier
nom du Cascarelet, qui a signé, plus tard, les facéties et contes
naïfs de Roumanille et de Mistral).
CHAPITRE XIII
L’ALMANACH PROVENÇAL
Le bon pèlerin. -- Jarjaye au paradis. -- La Grenouille de Narbonne.
-- La Montelaise -- L’homme populaire.
L’Almanach Provençal, bien venu des paysans, goûté par les
patriotes, estimé par les lettrés, recherché par les artistes, gagna
rapidement la faveur du public; et son tirage, qui fut, la première
année, de cinq cents exemplaires, monta vite à douze cents, à trois
mille, à cinq mille, à sept mille, à dix mille, qui est le chiffre
moyen depuis quinze ou vingt ans.
Comme il s’agit d’une oeuvre de famille et de veillée, ce chiffre
représente, je ne crois guère me tromper, cinquante mille lecteurs.
Impossible de dire le soin, le zèle, l’amour- propre que Roumanille
et moi avions mis sans relâche à ce cher petit livre, pendant les
quarante premières années. Et sans parler ici des innombrables
poésies qui s’y sont publiées, sans parler de ses Chroniques, où
est contenue, peut-on dire, l’histoire du Félibrige, la quantité de
contes, de légendes, de sornettes, de facéties et de gaudrioles, tous
recueillis dans le terroir, qui s’y sont ramassés, font de cette
entreprise une collection unique. Toute la tradition, toute la
raillerie, tout l’esprit de notre race se trouvent serrés là dedans;
et si le peuple provençal, un jour, pouvait disparaître, sa façon
d’être et de penser se retrouverait telle quelle dans l’almanach des
félibres.
Roumanille a publié, dans un volume à part (Li Conte Prouvençau et
li Cascareleto), la fleur des contes et gais devis qu’il égrena à
profusion dans notre almanach populaire. Nous aurions pu en faire
autant; mais nous nous contenterons de donner, en spécimen de notre
prose d’almanach, quelques-uns des morceaux qui eurent le plus de
succès et qui ont été, du reste, traduits et répandus par Alphonse
Daudet, Paul Arène, E. Blavet, et autres bons amis.